La Lettre de novembre 2020

Gilbert le Mauvais

Préface

 

Presque tous les écrivains rédigent la préface de leur ouvrage lorsque celui-ci est terminé. Paradoxalement, ce que nous demandons au lecteur de lire en premier est écrit en dernier lieu. Je ne dérogerai pas à une tradition aussi raisonnable.

Il est 10h30. J’ai l’habitude de commencer à écrire vers dix heures. Vers 11h20, je sacrifie au rite de l’apéritif — un tiers de vodka et deux tiers de martini blanc — qui ne m’empêche pas de continuer à transcrire ma prose jusqu’à midi, heure à laquelle je me prépare à manger (les restaurants ont été fermés par nos démocraticoconnards) en attendant l’heure du journal parlé sur France Culture.

Certes, je n’aime pas beaucoup leurs commentaires des journaleux qui y travaillent ni la manière dont ils sélectionnent leurs invités en donnant toujours l’impression qu’ils sont les vertueux tandis que les populistes comme moi seraient des êtres exécrables dont les opinions ne peuvent pas être diffusées sur les ondes. Cependant, c’est une des seules émissions d’information en français qui n’a pas ouvert sa porte à la publicité.

Puisque l’objet que vous aurez peut-être l’occasion de feuilleter sera mon dernier livre, dans les deux sens du mot dernier, je voudrais, pour aiguiser votre curiosité, vous donner un aperçu de mes travaux précédents.

La Logique et le Quotidien[1] a été mon premier ouvrage. Il se voulait une analyse de la logique des dialogues tenus en langue ordinaire. J’y présentais une classification des débats fondée sur l’un des trois types de jugements — d’observateur, d’évaluateur, de prescripteur — défendu par un des deux interlocuteurs virtuels, le proposant, contre un opposant lui refusant son adhésion.

Monsieur Jérôme Lindon, qui dirigeait à cette époque les Éditions De Minuit, a immédiatement perçu l’intérêt de l’entreprise mais il a voulu que j’en bouleverse la forme afin que l’ouvrage s’intègre à la collection « Arguments » à la tête de laquelle il se trouvait personnellement. Je me souviendrai toujours des paroles qu’il m’a adressées dans son bureau. « Vous savez, les gens pensent que ce sont les éditeurs qui choisissent leurs auteurs. En réalité, un auteur authentique choisit son éditeur. ».

Il a tenu à m’ôter toute illusion en m’apprenant que les livres de philosophie étaient rarement tirés à plus de 500 exemplaires. Même si ma modeste production a dépassé ce nombre, l’important n’était pas là. Les journaux et les magazines belges ont ouvert leurs colonnes au jeune auteur. La radio l’invitait à s’exprimer. Je constatai que le chauvinisme est présent dans tous les domaines de l’activité humaine. Récemment, j’entendais des journaleux français plastronner sur les ondes parce qu’une université française était 14e dans le classement de Shangaï ! (https://twitter.com/dispaux/status/1294592478910218240?s=20) Quelle différence avec les idiots tirant leur fiereté de la notoriété d’un sportif parce qu’il est devenu « français de papiers » ?

Lorsque je fus recruté par une agence de communication pour devenir membre du jury, présidé par Pierre Salmon, qui allait attribuer le prix du livre non romanesque de l’été, je me voyais déjà… J’avais, me dit-on, été sélectionné parmi les meilleures ventes de la Fnac !

Nous devions nous réunir à Draguignan et les organisateurs nous avaient réservé des chambres dans un hôtel fameux parce qu’il est niché sur un rocher dominant les gorges du Verdon.

Un soir, nous fûmes conviés à un dîner en plein air et bercés par des musiciens noirs en smokings blancs d’un orchestre de jazz. Je dînais à côté d’Olivier Poivre d’Arvor qui se trouvait là pour un livre sur sainte Thérèse d’Avila ! Il m’invita à nager avec lui dans les eaux froides du Verdon le lendemain matin mais je déclinai l’invitation.

Tout ce tralala n’était en réalité qu’une entreprise de relations publiques imaginée par un proche du sulfureux Jacques Médecin, à l’époque maire de Nice. Le maire de Draguignan tenait à donner à sa ville un vernis de culture et donc d’y créer un événement aux frais du contribuable.

Après cela, j’avais l’impression que toutes les portes du monde éditorial allaient s’ouvrir devant moi. Effectivement, un peu plus tard, j’étais invité comme conférencier à la MAFPEN (organisme de formation des maîtres) de Besançon. Le professeur Galimberti de l’Université de Milan me pria de participer à un séminaire de communication. Je fus ensuite convié — grâce à Galimberti devenu un ami proche — à un colloque organisé par l’université de Nancy qui hébergeait un groupe de linguistes très actifs.

L’université d’Amsterdam me demanda de venir au premier congrès mondial sur l’argumentation. J’y rencontrai le professeur Hermann Parret de l’Université d’Anvers. Il voulait que j’écrive un chapitre d’un livre[2] que les éditions De Gruyter (Berlin-New-York) lui avaient demandé d’éditer (au sens anglo-saxon du terme).

Vous comprendrez mon émotion lorsque vous saurez que la griffe « De Gruyter » sur la couverture d’un ouvrage garantissait une sorte de summum de ce qu’il était possible d’écrire de mieux sur un sujet universitaire. En rédigeant, en anglais, « Pretending to be objective », j’étais dans ce même nuage où l’on pourrait imaginer un acteur débutant décrochant un rôle auprès du réalisateur qu’il admire le plus.

Malheureusement, j’allais confirmer l’idée déjà formulée par Nietzsche selon lequel les moments de bonheur les plus intenses risquent d’être compensés par une plongée dans les abysses d’une détresse extrême. Ma femme était morte. Je n’étais plus intéressé par l’écriture.

Quelques années plus tard cependant, après que j’eus quitté l’Italie pour occuper un poste de professeur de philosophie qui se libérait dans mon pays, à Bruxelles, j’avais créé un site Internet dédié à l’argumentation. Cet instrument était d’abord destiné à rendre accessible à mes étudiants les documents pouvant leur être utiles.

Peu à peu toutefois, lorsqu’une pensée impertinente me venait à l’esprit, je ne résistais pas à la tentation de la diffuser en ligne sur « argumenter.com ». Ce matériel a fini par avoir l’épaisseur d’un volume qui allait s’intituler « Propos d’un Iconoclaste ». J’avais donc recommencé à écrire !

Malgré l’avis de mon ami Jacques Van Rillaer[3] qui m’avait averti que personne n’accepterait d’éditer ces textes dans lesquels je décochais mes flèches dans toutes les directions, j’ai commis l’erreur de proposer le manuscrit à trois maisons d’édition. Toutes ont refusé le livre en quelques jours seulement.

J’ai donc décidé de profiter de l’opportunité que m’offrait Amazon de m’autoéditer sans frais.

Depuis, j’ai publié une pièce de théâtre « Le Procès intenté à Dieu pour crimes contre l’humanité » et un livre de logique philosophique « Les Concepts voyous » sous l’étiquette d’Amazon et sans les proposer à aucun éditeur.

La pièce était destinée à montrer, sur le mode comique (au sens classique) que l’idée désignée par le mot « Dieu » renvoyant à un être investi des attributs de la toute-puissance et de la bonté fait partie de l’armada des concepts-voyous.

J’ai également commencé à lancer dans la mare glauque d’Internet des tweets iconoclastes me donnant parfois la réputation d’être un provocateur infréquentable.

Mais que voulez-vous ? Je déteste l’humanité et particulièrement les enfants (plus ils sont jeunes, plus ils puent et braillent sans compter que presque tous sont d’une bêtise consternante) ; j’abomine les religions et les superstitions de toutes sortes qui leur donnent du pouvoir ; je vomis les politiciennes — tout particulièrement — et les politiciens qui font carrière en prétextant qu’ils connaissent et veulent le bien de tous ; j’abhorre les experts qui prétendent dicter la loi — bien qu’ils se contredisent entre eux — pour la seule raison qu’ils sont nimbés d’un diplôme censé convaincre le peuple que, eux au moins, savent ce qu’il faut faire. Enfin, je me méfie des juifs qui sont une race tellement plus intelligente que toutes les autres qui paraissent composées d’idiots à leur côté. Je nourris de sérieux doutes sur les théories officielles de leur extermination. Bref, devenu misanthrope, misogyne, populiste et raciste je me suis mis à porter l’étoile jaune de ceux qui ne pensent pas comme les démocraticoconnards.

Vous aurez compris qu’en nourrissant de pareilles convictions, il serait illusoire d’attendre la reconnaissance. Heureusement, le désir de notoriété ne m’habite plus. Être mal-aimé me convient. Sur le tard, j’ai découvert en lisant Proust que l’un des personnages d’un vitrail d’une église porte le nom de « Gilbert le Mauvais ». L’eussé-je su plus tôt que j’aurais adopté cette dénomination comme pseudonyme.

Un des dessins qui ont fait le tour du monde après les attentats contre Charlie hebdo, fait dire à Allah « C’est dur d’être aimé par des cons ». Quant à moi, j’aurais tendance à penser « C’est très facile d’être détesté par des cons ». Il suffit de formuler des vérités contraires à leurs mythes ; comme ces mythes auxquels les fidèles sont tenus de croire dans tous leurs détails sont souvent d’énormes absurdités, nous n’avons que l’embarras du choix. Honnis soient ceux qui brisent les icônes !

Arrive inéluctablement le jour où l’iconoclaste ne peut s’empêcher de penser que son activité ne sert à rien. À l’instar de ces bonnes femmes qui, malgré leur conscience de la surpopulation mondiale, veulent à toute force que la courbure de leurs bedaines soit arrondie par le premier imbécile venu[4], les parents de nouveau-nés entendent que leurs bêlements religieux se reproduisent.

L’optimisme sur la rationalité de l’espèce humaine relève lui-même de l’irrationalité. Heureusement, l’engeance simiesque qui domine le monde depuis deux ou trois millions d’années disparaîtra tôt ou tard. Les misanthropes comme moi ne pourront même pas exprimer leur satisfaction puisqu’ils feront partie des disparus.

Est-ce vraiment là du pessimisme ?

[1] Le texte intégral du livre peut maintenant être téléchargé gratuitement sur mon site.

Livre : La Logique et le Quotidien

[2] Pretending to Communicate

Series: Grundlagen der Kommunikation und Kognition / Foundations of Communication and Cognition

Edited by: Herman Parret

De Gruyter

[3] Jacques Van Rillaer est connu pour être le plus qualifié de tous les critiques de la psychanalyse. Il n’est pas indifférent de savoir qu’il a été accusé d’antisémitisme simplement parce qu’il avait osé critiquer Freud.

[4] George Bernard Shaw. « Lorsque Dieu a créé l’homme et la femme, il a bêtement oublié d’en déposer le brevet si bien que maintenant, le premier imbécile venu peut en faire autant. »

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