La Lettre d’octobre 2020

Clap de fin ?

 

Chères Amies, Chers Amis de la philosophie,

Ce que les bouddhistes appellent l’impermanence ne fait aucun doute. Tout a une fin en effet. Aucun objet sur notre Terre, aucune roche, aucun être vivant, aucune espèce, aucune planète, aucune étoile, aucune galaxie n’échappera à la décomposition et par conséquent, à la pulvérisation de son identité.

Ma méditation est aujourd’hui inspirée par la tentation de mettre un terme aux Lettres philosophiques que je mets en ligne le premier de chaque mois. À quoi bon penser encore ? La plupart des idées philosophiques qu’un cerveau humain produit maintenant ont déjà été énoncées dans un passé proche ou lointain.

Et puis, lire une transcription des ratiocinations d’un autre est une tâche difficile et ingrate. Le lecteur en harmonie avec vous se dira : « Mais qu’est-ce qu’il raconte? Bien sûr, que cela est comme il l’écrit. Alors, pourquoi enfonce-t-il ce clou rouillé ? » Si, au contraire, vos propositions le hérissent, il pensera : « Cause toujours, cause toujours. Tu te crois malin bien que tu n’écrives que des bêtises. »

De ces considérations peut naître une impression d’inutilité du travail de transmission des pensées par la parole ou l’écriture. Qui lit encore la production des esprits sulfureux ? Qui prend le temps de faire l’éloge d’une opinion à laquelle il n’avait pas pensé et qui l’a convaincu ? Qui prend la plume pour opposer un argument à une considération qu’il ne peut accepter ?

Le plus souvent, ceux qui sont d’accord se taisent et les opposants se lancent dans l’invective, l’insulte et l’agression. Formuler un argument cohérent que la raison soutient est une entreprise délicate…

Quoi qu’il en soit, il semble que notre programmation génétique nous inculque l’horreur de mettre le point final. Les gens raisonnables savent avec certitude que tout ce qui existe, eux-mêmes compris bien entendus, basculera inéluctablement dans l’inexistence, se dissoudra dans une décomposition sans retour, équivalant à une perte de l’individualité. Contre cette évidence, nous avons inventé des mythes prometteurs d’éternité. Même ceux qui n’y croient pas et se résignent à la vérité qu’ils devront mourir tentent de se prolonger le plus possible. Le vieillard cacochyme accroché pour la courte promenade à son déambulateur demande quelques jours de plus.

Aux rares qui veulent en sortir, le père bienveillant État leur dit : « Non, nous ne voulons pas que vous ayez accès à une assistance au suicide »[1]. Ainsi vous est-il refusé toute aide pour calligraphier le mot « FIN » sur une existence à laquelle vous ne trouvez plus de sens.

La plupart cependant n’ont nul besoin d’interdiction et s’accrochent à la vie quel que soit le calvaire que les médecins leur imposent. Que ma torture dure pourvu qu’elle ne m’emporte pas !

J’ai plusieurs fois raconté, au risque d’être considéré comme un radoteur — ce que je deviens effectivement et c’est une des raisons m’incitant à mettre un point final à l’écriture — l’anecdote de ce jeune homme qui m’attendait dans un couloir après un cours de philosophie pour me demander « Mais, Monsieur, qu’est-ce qu’il y aura après ma mort ? » Je lui répondis la vérité qui, chacun le sait, est souvent déplaisante.

« Après ta mort, il y aura tout, absolument tout… sauf toi !

— Sauf moi ! Mais c’est justement à moi que je tiens…

— Lorsque tu réfléchiras sans préjugés à ce que c’est que ton moi, tu apprendras à le considérer comme une production de quelques millions de neurones dont l’activité te donne une conscience. Avec ta mort, ces neurones n’auront plus aucune activité. Ils se décomposeront. Il n’y aura donc plus aucune conscience. Tu auras atteint la paix du néant. »

Tout imparable qu’il soit, cet argument est aussi insupportable. Certaines religions ont utilisé avec un grand succès le meilleur instrument de propagande qui se puisse concevoir : elles promettent l’éternité à leurs fidèles. Elles accrochent même au cou des plus naïfs le collier des fleurs de la félicité. À quoi serait bonne une éternité sans joie ? La vie éternelle douloureuse est réservée aux pécheurs irrespectueux des bonnes croyances et qui ont osé enfreindre les injonctions des prélats.

Cependant, fût-elle paradisiaque, je ne conseillerais à personne d’opter pour la vie éternelle au cas où le choix lui serait proposé. Mieux vaudrait mourir. J’ai essayé de faire réfléchir mes étudiants à cette question en rédigeant il y a une dizaine d’années une variation sur le thème du conte oriental intitulée « Aladdin le souriant ».[2]

Au génie libéré de la lampe et qui leur accorde la réalisation d’un vœu, le beau-père qui se présente comme l’oncle du jeune garçon s’empresse de dire : « Je n’ai qu’un seul vœu qui est précisément d’avoir le pouvoir de réaliser tous mes vœux. »

Aladdin, de son côté, adopte une attitude stoïcienne. Son seul désir serait de ne plus être la proie d’aucun désir le concernant personnellement.

Un des premiers vœux formulés par l’oncle d’Aladdin fut de ne jamais mourir. Dès lors, le voilà  pris au piège de la vie éternelle. Il voudrait se suicider mais n’y parvient pas. Impossible de concevoir un plaisir auquel il n’ait pas déjà goûté pour en être très vite lassé !

Quant à Aladdin, il mourra paisiblement, le sourire aux lèvres et sans désirer vivre un jour de plus. Au contraire son oncle attendra vainement une fin impossible au fond d’un trou.

Si une éternité est pensable, c’est celle d’une matière sans commencement ni conscience d’exister ni fin. C’était déjà l’intuition d’Anaxagore de Clazomènes au cinquième siècle avant J.-C. qui écrivait : «« Rien ne naît ni ne périt, mais des choses déjà existantes se combinent, puis se séparent de nouveau. » Cette idée fut reprise beaucoup plus tard par un des fondateurs de la chimie moderne, Antoine Lavoisier à qui il est souvent attribué d’avoir écrit « Rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme. »[3]

Bien que cette citation soit, semble-t-il, apocryphe, loin de moi l’idée de contredire Lavoisier. Cependant, le chimiste pense en termes d’atomes, de molécules, d’énergie. Ainsi, les atomes qui nous composent ne se perdent-ils pas au moment de notre mort, même si nous sommes incinérés. Les gaz passant par la cheminée de l’incinérateur les emportent vers d’autres rivages.

En revanche, si nous pensons en termes d’identité personnelle et de forme, innombrables sont les objets qui se perdent à l’occasion des transformations de leur environnement. Ce qui subsiste après ma mort, ce n’est certes pas moi, pas plus qu’une fraise ne subsiste dans la compote qu’elle a contribué à former. Même si tous ses atomes se trouvent, à n’en pas douter, dans la mixture, nous n’y retrouvons pas le fruit que nous y avions introduit. Aristote aurait dit que la matière est là mais que la forme a disparu.

Les membres de l’espèce humaine bénéficient de ce formidable avantage qui consiste à pouvoir mettre eux-mêmes un point final à leur existence lorsqu’ils n’ont plus assez de raisons pour prolonger la sinistre farce de la vie. Toutefois, une énorme pression est exercée en Occident pour les en empêcher ou, à tout le moins, pour leur compliquer la tâche. Les gens de l’Antiquité et, parmi eux, les Romains avant la mainmise du christianisme sur l’État savaient, comme Sénèque, terminer dignement une vie dont ils ne percevaient plus le sens.

Jamais avare de bassesses, les chrétiens ont réduit l’action suicidaire à un geste peccamineux. Ils refusaient d’enterrer un désespéré, jetant ainsi un opprobre total sur le défunt et sa famille. Crachons sur celui qui refuse le merveilleux cadeau que Dieu lui a fait de la vie !

À l’opposé des délires du christianisme, l’Extrême-Orient nous a donné une leçon de savoir mourir en nous montrant que ses habitants étaient capables de suicides rituels (comme celui de l’écrivain Mishima), militaires (comme les pilotes qui écrasaient volontairement leurs avions sur les bateaux de l’ennemi américain) ou économiques (comme les hommes d’affaires qui sauvaient, à défaut de leur fortune, leur honneur).

Les langues occidentales témoignent que dans notre esprit le concept de « fin » est inextricablement polysémique. Ce mot évoque la terminaison d’un processus mais également un but. La même remarque s’applique à l’anglais ou à l’allemand. « The end » comme « Das Ende » désignent aussi bien l’achèvement d’un processus que le but qui avait motivé sa mise en branle. Quand des responsables décident, par exemple, de la construction d’une route, c’est toujours « afin de » relier tel lieu à tel autre. Le chantier terminé, il faut passer à d’autres projets.

Au contraire de sa réalisation, la fin peut aussi bien être la disparition de toute possibilité d’atteindre le but. Comme les entrepreneurs japonais, comme les amoureux trahis, beaucoup de suicidés se sont dit que le sens de leur existence tenait tout entier dans ce but dont ils ont pris conscience qu’il n’était pas réalisable. Lorsqu’ils ont dû y renoncer, cet échec a constitué une raison suffisante pour en finir.

La raison, cependant, n’est jamais seule à l’œuvre. Les psychologues savent qu’un des principaux signes de la dépression est l’incapacité du sujet à concevoir l’utilité de certains actes. À quoi bon ? Voilà le leitmotiv. Rien ne sert à rien. Toutes les causes finales sont épongées par le temps.

Je reviens à la mise en bouche de cet article. Mes Lettres philosophiques sont inutiles, si fondées qu’elles puissent être. Les humains sont plus sensibles aux mythes explicatifs simples, mettant en scène des héros fictifs, qu’aux arguments.

Pourtant, les concepts d’utilité et d’inutilité sont toujours relatifs. Un texte inutile peut être utile à celui qui l’écrit. Le seul fait que l’auteur se rende compte de l’inutilité de sa production la rendra, paradoxalement, utile. Voilà probablement ce qui est en train de m’arriver.

[1] Ce fut le cas du malheureux Alain Cocq qui écrivit en vain au Président. https://www.francetvinfo.fr/societe/euthanasie/fin-de-vie-alain-cocq-a-ete-hospitalise_4098991.html

[2] A l’intention de celles et ceux qui voudraient lire ce conte dans son intégralité, je l’ai posté ici :

Aladdin le souriant

[3] https://dicocitations.lemonde.fr/citations/citation-58211.php

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *