Aladdin le souriant

Une variation sur le thème du conte oriental

Aladdin pensait à la neige. Certes, il n’en avait jamais vu, pas même en image. Voici peu de jours encore, avant que ce caravanier nabatéen lui raconte les complications du passage des montagnes, le mot même de “neige” lui était inconnu. Sur la neige, avait dit cet homme, on avait l’impression de marcher sur du sable qui crie ! Du sable qui crie… Progresser sur un épais tapis blanc et sonore devait produire une étrange sensation, un enchantement chez le marcheur. Si, par magie, le sable brûlant qu’ils foulaient depuis ce matin s’était transformé en neige, leur marche épuisante jusqu’à Bagdad serait devenue un plaisir raffiné.
Deux pas devant Aladdin, l’âne faisait tanguer son chargement de tapis et d’épices, comme s’il voulait profiter des irrégularités du terrain pour se débarrasser du sac de maniguettes que les riches consommateurs appelaient parfois graines de paradis. L’air était rempli des grognements de son oncle Ben. Mais il y avait longtemps qu’Aladdin ne prêtait plus la moindre attention aux jérémiades de Ben.
Les voyageurs aperçurent l’amphithéâtre que le Calife faisait construire non loin de son palais d’hiver et qui leur révélait qu’ils n’étaient plus qu’à quelques lieues du marché de Bagdad. Aladdin souhaitait vivement que son oncle se décide à faire une pause mais il n’osait lui en faire la prière de peur que Ben se moque de lui et force la marche pour montrer à son jeune neveu « ce que c’est qu’un homme ». De plus en plus distinctement, le bruit des pioches des terrassiers martelant les pierres parvenait à leurs oreilles comme pour scander leur approche.
On était à l’heure où les ombres ont la taille des hommes qu’elles reflètent. Ben savait qu’ils pourraient franchir les remparts de la cité bien avant le coucher du soleil. Bien qu’il ne l’eût avoué pour rien au monde, il était épuisé.
« Nous allons, dit-il, permettre à Asinus de brouter l’herbe qui a poussé à l’ombre de cette tribune en construction et nous nous remettrons en route avec les travailleurs du chantier qui ne manqueront pas de rentrer en ville avant la tombée du jour. »
Les voyant déployer leur tapis près d’un trou profond creusé pour les fondations de la tribune du Calife, un ouvrier interrompit sa tâche et leur lança ces mots qu’ils prirent pour une boutade : « Prenez garde à ne pas glisser dans ce trou ! Il communique avec les caves d’une ancienne forteresse dont personne n’est assez vieux aujourd’hui pour dire la forme qu’elle avait et qui sont un véritable labyrinthe. Un de nos compagnons s’y est perdu lorsque nous avons commencé les travaux. Nous ne l’avons jamais retrouvé.
— Merci l’ami, repartit Ben, nous ferons grand cas de ton conseil de prudence. Nous n’avions, je te l’assure, aucune intention d’explorer le sous-sol du nouvel amphithéâtre de notre bon Calife. »
Là-dessus, il frappa violemment l’épaule d’Aladdin qui était en train de boire goulûment à la gourde de peau de chamois et répandit une partie de son contenu sur sa chemise.
« Ta mère ne t’a donc jamais appris à attendre avant de boire que les adultes soient désaltérés, morveux ?
— Mais, mon oncle, vous parliez à cet ouvrier et j’ai pensé…
— Tu as pensé, tu as pensé ! Non content de te montrer insolent, tu gaspilles la moitié de notre réserve d’eau en buvant aussi maladroitement qu’un jeune chien ! »
Aladdin s’efforça de conserver son calme en se concentrant sur sa respiration comme son père, le tailleur, lui avait enseigné à le faire le jour de ses treize ans. Il porta toute son attention sur les mouvements de son abdomen et rien que sur ces mouvements. Il savait que s’il contredisait l’oncle Ben, celui-ci bondirait pour le gifler. Si, au contraire, il faisait mine de lui donner raison et s’excusait d’avoir malencontreusement répandu une partie de leur provision d’eau fraîche, il se ferait traiter d’hypocrite et l’oncle ne manquerait pas de lui rappeler une série de mésaventures dont Aladdin s’était rendu responsable. En gardant le silence dans une position d’humilité, en fixant l’ombre grandissante du mur de l’amphithéâtre qui rejoignait le trou béant à leurs pieds, il espérait que l’orage passe sans éclater. Comme il maudissait le jour où sa mère avait accueilli chez eux ce marchand de tapis qui avait prétendu être son oncle ! Un oncle d’Afrique, réapparu comme par hasard après la mort du père pour consoler la veuve. Aladdin, qui n’avait pas encore quinze ans, l’avait cru. Aujourd’hui, alors qu’il avait plus de seize printemps derrière lui, il tenait pour improbable que ce grand voyageur qui se faisait appeler oncle Ben fût véritablement son oncle même s’il lui avait acheté des habits moins pauvres que ceux qu’il portait après la mort de son père et s’il en avait fait son apprenti. Il faut en effet reconnaître que l’oncle avait été pour le neveu un professeur, sévère certes, mais précieux : Aladdin connaissait maintenant très bien les procédés de fabrication, les qualités des fibres, les variétés de coloris des plus beaux comme des plus misérables tapis d’Orient et surtout, il s’initiait à l’art d’en négocier les prix.
Pendant que le jeune homme se calmait ainsi, son oncle avait étalé un tapis sur l’herbe et s’y était allongé. Il marmonnait des phrases incompréhensibles en récurant les parois de ses narines au moyen du petit doigt de la main droite, une habitude qui avait toujours écoeuré Aladdin. Bientôt on entendrait le ronflement continu de l’oncle endormi.
Aladdin décida de se coucher sur le flanc, à même le sable, près du trou où les ouvriers les avaient avertis de ne point s’aventurer. Il se mit à lutter contre le sommeil car il craignait que le réveil imposé par son oncle ne fût brutal et il préférait se reposer sans dormir mais plus il se disait qu’il fallait absolument maintenir les paupières ouvertes, plus elles semblaient lestées d’un poids considérable qui les fermait. Cette lutte se révéla finalement par trop inégale et il s’endormit profondément.
Il rêva que la fille du Calife — bien que personne en dehors de la famille du souverain ne puisse se vanter d’avoir jamais vu son visage, la beauté de la princesse
Badroulboudour était légendaire — traversait les rues de Bagdad pour se rendre aux bains. Son lit soutenu par quatre porteurs était précédé par son escorte d’eunuques soufflant dans des trompettes et suivi par le bataillon de ses femmes de chambre. Les huissiers du palais avaient ordonné la fermeture de toutes les échoppes et de toutes les fenêtres qui se trouvaient sur son passage et des cavaliers distribuaient des volées de coups de bâton aux pauvres hères qui s’étaient égarés dans ces parages.
Quel voyage qu’un rêve ! Aladdin se vit tout à coup dissimulé derrière les hautes palissades qui protégeaient des voyeurs et des voyous les bras de la rivière que le Calife avait fait agrandir afin qu’ils forment deux lacs artificiels, dont l’un était réservé au bain des femmes. La princesse Badroulboudour s’y rendait deux ou trois fois par an, témoignant par là de son attachement à l’oeuvre de son père. Aladdin, juché sur un tas de planches, avait rivé son oeil à un interstice de la lice et il avait observé le nuage de poussières soulevé par les cavaliers. Il avait grossi jusqu’à ce que les formes du cortège — les chevaux d’abord, puis les eunuques et les femmes — se révèlent à l’observateur tels des ectoplasmes. Le lit de la princesse était porté par quatre robustes castrats et Aladdin devina seulement la forme allongée derrière une fine étoffe diaphane. Le convoi s’arrêta en bordure d’une plage de sable fin. Une des dames de compagnie fit un signe aux cavaliers qui firent demi-tour et partirent au galop. Les quatre forts-à-bras déposèrent leur fardeau sur le rivage. Aladdin sentait la sueur dégouliner dans son dos. Là, à un jet de pierre de son visage, la princesse Badroulboudour allait se déshabiller devant lui qui n’avait jamais vu de la peau d’une femme que le visage de sa mère !
Les eunuques s’étaient eux aussi retirés mais ils avaient fait halte au bord de la route et ils observaient tous l’horizon, le dos tourné aux femmes, les bras croisés sur la poitrine, comme pour donner l’alerte si d’aventure quelqu’un avait eu l’audace d’approcher. Chacun savait que s’il tournait la tête au moment où la princesse se dévoilerait, cette tête trop curieuse serait décollée de ses épaules avant le soir.
Aussi fixaient-ils tous très sérieusement la route en attendant que l’une des suivantes les avertisse que le bain était terminé et qu’ils pouvaient reprendre leur rôle de portefaix.
Aladdin commençait à s’impatienter lorsqu’il aperçut un frémissement dans les voiles de tulle couvrant l’équipage. Une main nue puis un pied chaussé d’une mule légère se frayèrent leur chemin au dehors. Le pied s’assura de la fermeté du sol et la princesse, complètement voilée, apparut enfin. Seuls signes d’une beauté qu’Aladdin devinait subjuguante, deux yeux noirs jetaient un regard étincelant dans la direction du trou de la palissade comme si la jeune femme avait su qu’un adolescent éperdu d’amour attendait qu’elle découvre son corps devant lui, comme si c’était à son intention qu’elle s’était rendue en cet endroit, comme si l’idée de le satisfaire pouvait la faire jouir autant que lui.
Le sexe d’Aladdin était gonflé au point qu’il déformait de façon spectaculaire le pantalon que lui avait offert l’oncle Ben. Il pria Allah de l’aider à ne pas répandre sa semence avant d’avoir observé à loisir l’objet de son désir et il eut honte car il était très respectueux du Tout Puissant.
La princesse portait des pantalons bouffants de soie blanche sous un cafetan rouge de la même matière sur lequel scintillaient des pierres précieuses. Repoussant les gestes obséquieux de la première femme de chambre qui prétendait l’aider, elle défit elle-même la boucle rutilante qui retenait la ceinture. D’un geste si gracieux qu’un observateur peu averti aurait pu le croire involontaire, elle la laissa tomber sur le sol, en un endroit où se précipitèrent trois suivantes. Elles voulaient toutes être la première à présenter l’objet à leur maîtresse lorsque celle-ci sortirait du bain.
En racontant à Aladdin qu’il est impossible de voir une figure divine, les mollahs mentaient ! C’était une déesse qui s’avançait sur la plage en portant la main à la boucle qui retenait le voile cachant le visage. Quel émoi ! Se pourrait-il vraiment qu’il découvrît la peau du nez et celle des lèvres, l’arrondi des pommettes et tout cela de chaire nue, oui nue, nue comme si elle venait de naître, nue comme la découvrirait un jour le mari qui poserait une bouche gourmande sur la sienne !
Il vit que la fille du Calife levait le bras droit pour porter la main à la hauteur de l’oreille gauche. Elle s’apprêtait à manipuler le fermoir qui fixait le voile du visage à la tête. Par Allah quel émoi !
L’oncle Ben, rogue comme à l’habitude, venait de donner un grand coup de pied dans les reins du pauvre Aladdin qui s’éveilla en hurlant. Il fit un bond en arrière si éperdu qu’il se renversa dans l’excavation qui donnait accès aux souterrains de l’ancienne forteresse sous le chantier du nouveau stade. Il roula jusqu’en bas, suivi des cris stridents de Ben. « Tu n’en feras jamais d’autres… Ton costume que j’ai payé si cher, tu vas le réduire en lambeaux. Ah, l’ingrat ! Attends que je t’attrape. Tu te souviendras longtemps de la correction. »
Lorsque le garçon se releva au fond du trou, les bras et les jambes contusionnés, il entendit les pas de son oncle qui, ayant trouvé un chemin praticable par où accéder sans danger à la tranchée conduisant jusqu’à Aladdin, avait armé son bras du bâton avec lequel il avait coutume de frapper le dos de l’âne. A la vue du marchand de tapis gesticulant et vociférant, le jeune homme fut pris d’une terreur incontrôlable et s’enfuit à toutes jambes vers les galeries souterraines.
Le sable dans lequel ses pieds s’enfoncèrent était froid et humide tout comme l’air ambiant qui exhalait des odeurs de champignon moisi. Il ralentit sa course et osa se retourner. Il s’aperçut avec soulagement que son oncle s’était arrêté dans l’embrasure. Ses cris s’étaient étouffés. Il se contentait d’appels sourds : « Aladdin… Aladdin…».
Comme son neveu ne répondait pas, il ajouta une promesse : « Reviens. Je ne te battrai pas.». Néanmoins, il tenait toujours fermement le bâton. Aladdin s’adossa contre un étançon le long duquel il se laissa glisser jusqu’à être accroupi sur le sol. L’oncle s’était aventuré quelques pas en avant, dégageant l’entrée qui, de l’endroit où Aladdin se trouvait, semblait un soleil éblouissant. Il était évident que l’homme ne pouvait distinguer le neveu. Ce dernier, ayant eu le temps de s’accoutumer à l’obscurité, s’était calmé et souriait en voyant son oncle tâtonner et trébucher sur les gravas de toutes sortes encombrant la galerie.
« Jetez votre bâton, mon oncle » osa-t-il crier tandis que ses paroles formaient des échos curieux réfléchis par les rochers : « tez tez tez tre tre tre ton ton ton cle cle cle… ». Ce fut une grande surprise de constater que l’oncle s’exécutait et qu’il s’avançait dans la direction d’où il lui semblait que la voix d’Aladdin lui était parvenue, tout en implorant : « Pas d’enfantillage, mon neveu, reviens immédiatement près de moi, je ne te ferai aucun mal. Je t’en prie, nous devons arriver à Bagdad avant la fermeture des remparts. »
D’une manière ou d’une autre, il faudrait qu’Aladdin affronte Ben. Dès lors, même s’il était loin d’être sûr de la bonne foi du marchand de tapis et d’épices, le jeune homme décida de découvrir sa position. « Vous n’êtes pas dans la bonne direction, mon oncle, mais restez où vous êtes, dix pas suffiront pour que je vous rejoigne.»
Ben lui ouvrait les bras comme pour l’accueillir chaleureusement. Aladdin courba la tête en signe de respect et aussitôt hurla sous la douleur. Son oreille gauche venait d’être empoignée par une main impitoyable qui la tordait affreusement vers l’arrière tout en poussant le malheureux adolescent vers le bas, de manière à le faire tomber. Son genou heurta un objet métallique enfoui sous le sable en cet endroit, ce qui eut pour conséquence qu’Aladdin poussa un cri supplémentaire et dit :
« Pitié mon oncle ! Arrêtez ! Ne me battez pas ! Je devine sous le sable des objets de vaisselle qui sont peut-être d’or… »
Aux oreilles d’un marchand de tapis et d’épices, certains mots ont des charmes particuliers. Ben immobilisa le bras qu’il avait déjà levé pour frapper. « Que me racontes- tu ? Certains objets sont dissimulés sous ce sable ? »
Déjà Aladdin, qui avait plongé résolument les deux mains dans le sable humide, dégageait une vulgaire lampe à huile que la rouille avait commencé à ronger et qui n’aurait même pas été ramassée par sa mère si elle l’avait trouvée devant sa porte. L’oncle arracha l’objet à son neveu, l’examina en le portant dans la direction des quelques rayons de lumière qui filtraient de l’entrée jusqu’à l’endroit où ils se trouvaient et fit retentir son ricanement le plus terrible.
« Voilà donc ta vaisselle d’or ! Ah ! Ah ! Une vieille lampe de vagabond. Eh bien ! Regarde ce que j’en fais…» dit- il en lançant dans la direction de la tête d’Aladdin la lampe qu’il tenait par le bec. Mais il manqua son objectif. La lampe s’écrasa contre l’un des piliers de pierres de taille soutenant la voûte. Elle fit un bruit de ferraille avant de s’écraser sur une dalle de pierre où elle se disloqua en deux parties bondissantes : le couvercle d’un côté, le corps principal de la lampe de l’autre.
A ce moment précis, l’oncle et le neveu crurent qu’un tremblement de terre allait précipiter le stade en construction sur leurs têtes. Le sol s’était mis à trépider et toute la cave semblait osciller comme le pont d’un navire. La terreur qui s’empara d’eux atteignit son paroxysme lorsqu’une violente explosion eut lieu à l’emplacement même où gisait la partie principale de la lampe, explosion immédiatement suivie de l’apparition d’une épaisse fumée dégorgée par l’orifice béant de la lampe.
Tombés à la renverse, les deux hommes se crurent perdu. L’un s’apprêtait à mourir en maudissant le neveu qui l’avait entraîné dans ce sous-sol périlleux tandis que l’autre revoyait le visage de la princesse Badroulboudour se penchant pour l’embrasser sur les lèvres et regrettait de ne pas pouvoir vivre plus longtemps afin de profiter encore de semblables rêves.
Le vacarme, pourtant, s’apaisa et la fumée lentement se dissipa en même temps que les frémissements du sol devenaient imperceptibles. Mais en lieu et place de l’épais nuage qui se volatilisait, une forme géante, d’abord très vaporeuse et ensuite de plus en plus substantielle, se matérialisait progressivement devant eux.
Le génie vert leur apparut, exactement comme la tradition qui racontera leur histoire le représentera plus tard, la tête hideuse fendue d’une énorme bouche noyée de bave écumante. Des excrétions moussaient hors de mâchoires apparemment agressives tendues comme pour happer les victimes terrorisées, aux yeux exorbités, qui épiaient un signe de commisération parmi le déferlement de fureurs. Ils savaient que ce monstre soudainement libéré pouvait les anéantir, expédier une fois pour toute Aladdin et son oncle dans les tréfonds d’un enfer irrécupérable, exister enfin pour lui-même dans un égoïsme satisfait, évitant de se frotter jamais plus à l’espèce humaine, espèce insoutenable, espèce de…
Et il prit la parole. La voix — quelle voix ! — faisait vibrer les vénérables entrailles du stade au point qu’elle formait un formidable écho éveillant l’attention jusqu’à la ville, la voix s’éleva pour dire : « Vous m’avez libéré de cette prison où je croupissais depuis des temps immémoriaux. Il est écrit que je dois vous rendre un service en accomplissant votre volonté. Mais prenez garde ! Je ne pourrai vous satisfaire qu’une seule fois. Formulez devant moi un voeu et un seul. Quel qu’il soit, je m’engage à l’exaucer. Cependant réfléchissez bien car je disparaîtrai pour toujours à vos yeux après vous avoir satisfait et aucune imploration, supplication, pas plus que les imprécations, les anathèmes ou les objurgations n’y feront rien : je ne vous offrirai mon aide qu’une seule fois. »
Bien qu’il eût été celui des deux qui avait eu le plus peur, l’oncle Ben se remit le premier sur ses pieds. S’il était question d’accorder une faveur unique, il convenait d’en profiter au plus vite. Il s’adressa en ces termes à l’apparition
« Bon Génie, suis-je en train de rêver ou bien vas-tu vraiment réaliser mon souhait ? A la vérité, je l’aurais mérité car c’est à moi surtout que vous devez le bonheur de la liberté. Considérez que c’est moi et moi seul qui ai fracassé cette lampe qui vous retenait prisonnier. Pouvez-vous donc me satisfaire en premier ?
— Le jeune homme, dit le génie, a déterré la lampe que tu as brisée. Chacun d’entre vous a le droit de formuler une requête. »
En comprenant que son oncle allait exprimer son désir séance tenante, Aladdin ne put s’empêcher de le mettre en garde.
« Réfléchissez-y plutôt à deux fois, mon oncle, car le génie nous a avertis : nous ne pourrons le solliciter qu’une seule fois. Ce serait folie de nous engager à la légère en demandant le premier présent qui nous passerait par la tête.
—Prendrais-tu par hasard ton oncle pour un idiot congénital, un demeuré, un simplet, toi qui n’es qu’une misérable petite vermine ? Ton oncle pense, et s’il a décidé qu’il voulait sans tarder présenter sa requête, la raison en est qu’il vient de concevoir une idée que l’on pourrait qualifier de géniale si l’on ne craignait pas d’offenser notre génie bienfaiteur… Mais je n’ai aucune envie que tu copies mon plan dont j’entends être le seul bénéficiaire. Aussi te boucheras-tu les oreilles pendant que je parlerai au génie et si d’aventure je te surprenais à écouter ce que je lui demanderai, je ferais en sorte de te massacrer avant que tu aies pu t’exprimer à ton tour. »
Là-dessus, il leva la main vers son neveu dans un geste de menace significatif mais inutile car le malheureux jeune homme éprouvait la terreur familière chaque fois que son oncle s’apprêtait à le battre et il n’avait aucune intention de se risquer à enfreindre l’ordre qui venait de lui être intimé si impérativement.
“Mon oncle, je me garderai bien de vous contrarier. Il est peu probable d’ailleurs que nous ayons les mêmes intentions mais je vous promets, afin de vous apaiser, de ne pas
demander au génie la même chose que vous.”
Cet engagement parut convenir à Ben qui prit une respiration profonde avant de se tourner, à genoux, vers le génie.
“Eh bien ! Voilà… Je viens d’avoir, euh, comment dire, une GRANDE idée, une intuition magnifique, un éclair fantastique qui fera sans aucun doute mon bonheur, si toutefois vous acceptez, O bon génie, de m’accorder satisfaction.
— Parle donc ! fit le génie, comme s’il était agacé par ce préambule.
— J’espère, ajouta encore Ben, que ma demande ne vous courroucera pas…
— Je dois exaucer ton voeu, quel qu’il puisse être.
— C’est qu’en effet j’ai un voeu unique à formuler, mais vous pourriez trouver ce voeu, comment dirai-je ? , très singulier si je puis m’exprimer ainsi.
— La seule condition pour sa réalisation est que tu ne me demandes plus jamais rien d’autre.
— Oh ! ça, je puis vous l’assurer, sur ma tête, sur celle de Aladdin, et sur tout ce que possède, jamais je ne …”
En entendant son oncle engager sa propre tête dans une promesse, Aladdin eut un frisson. Il commençait à être très curieux de ce que Ben avait pu imaginer.
“Assez ! dit le génie. Je ne te demande aucune promesse. Vous n’entendrez plus parler de moi après que chacun d’entre vous aura formulé un souhait.”
Sur ces paroles, Ben se résolut à exprimer sa fameuse idée. Il dit :
“Bon génie, je n’ai qu’un voeu à faire que voici : je souhaite que tous mes voeux soient effectivement réalisés aussitôt que je les aurai prononcé à voix haute !”
L’oncle Ben considéra le génie en écarquillant les yeux. Celui-ci n’avait nullement l’air contrarié par cette demande paradoxale : le seul voeu de Ben consistait à pouvoir réaliser tous ses voeux. Ben, à l’évidence, avait craint que le génie lui objecte que ce voeu singulier était en réalité pluriel. Mais la colonne de matière spectrale verdâtre continuait à se balancer régulièrement devant eux tandis que sur le facies du génie semblait s’esquisser un sourire, un peu comme s’il avait su par avance ce que le marchant de tapis et d’épices allait lui demander.
“Me confirmes-tu ce que j’ai entendu : tu souhaites obtenir le pouvoir de réaliser tous tes voeux ?
— Je le confirme.
— Alors, te voilà exaucé !”
Ben ne put retenir un cri de joie. Exultant, il dévisagea son neveu.
“Il faut que j’essaie sur-le-champ”, dit-il et il ordonna : “Que me sois accordé un tapis volant qui me transportera partout où ma fantaisie m’engagera à me rendre.”
Il n’avait pas plus tôt fini de parler qu’un magnifique tapis qui semblait tombé du plafond se déposa sur le sol en soulevant quelques volutes de poussières. Devant ce prodige, Aladdin se dit que son oncle avait eu une idée formidable. Il se demanda s’il devait tenir compte de la promesse faite de ne pas le copier lorsque Ben coupa court à cette méditation en déclarant haut et fort :
“Je formule le voeu qu’au cas où Aladdin s’aviserait de demander la même chose que moi, il tombe mort sur-le- champ.”
Le génie prit la parole. “Eh bien, Aladdin, c’est ton tour de m’annoncer ton souhait.
— M’autorisez-vous à réfléchir encore quelques minutes ? répondit le jeune garçon.
— Ne tarde pas trop, car j’ai grande hâte de profiter de ma liberté.”
Là-dessus, ils entendirent les ricanements de Ben qui s’était accroupi au milieu de son tapis volant.
“Je vais te donner l’occasion de désirer quelque chose” dit-il avant d’ordonner au tapis de le transporter vers la sortie du souterrain.
Aladdin resta pétrifié de stupeur et d’admiration en voyant que leur équipage s’élevait à un mètre au-dessus du sol et qu’il glissait sans aucun bruit vers la lumière du jour. Les rires sarcastiques de l’oncle résonnèrent à nouveau. Il venait d’ordonner au tapis de le déposer devant l’issue des galeries.
“Je souhaite que les rochers formant les parois de cette sortie s’éboulent dans une minute. Ah ! Ah ! Ah !”
Une minute ! Aladdin avait le choix. Ou bien il n’écoutait que la peur qui venait de le saisir à la gorge, et il s’enfuyait à toutes jambes vers l’air libre, ou bien il prenait le temps de la réflexion pour demander au génie d’exaucer un souhait raisonnable et il serait ensuite enfermé comme un rat dans ce trou. Evidemment, s’il se laissait piéger, il pourrait toujours formuler le voeu de sortir, mais c’était là, semble-t-il, ce que souhaitait son méchant oncle et cela lui ferait perdre tout le bénéfice de la découverte de la lampe.
Le génie, les bras croisés sur la poitrine, considérait Aladdin avec sur les lèvres un sourire d’une grande bienveillance qui rendait ses traits moins terrifiants. A part soi, le jeune homme raisonnait ainsi : “Ne suis-je pas sot de me laisser dominer par la peur ? Quel que soit le désir que je formulerai, sa réalisation me tirera automatiquement de ce piège sans que j’aie à m’en préoccuper ! Si je demandais, par exemple, à épouser la princesse Badroulboudour, il faudrait bien, pour satisfaire ce voeu, que le génie ou quelqu’un d’autre me sorte de ce trou à rats…”
Il en était là de ses pensées quand une secousse tellurique provoqua un éboulement de rochers qui obstruèrent le passage à l’air libre. Aladdin tressaillit sans se laisser gagner par la panique.
Hormis le rayonnement phosphorescent dispensé par l’ectoplasme du génie, plus aucune lumière ne parvenait dans le souterrain. “Badroulboudour…” pensa-t-il. “La prendre dans ses bras et la serrer très fort contre sa poitrine…” Mais, à supposer qu’Aladdin demande au bon génie de la lui faire épouser, qui pouvait garantir qu’elle allait l’aimer ? Et à quoi servirait d’être l’époux d’une princesse qui, peut-être, le détesterait, repousserait ses avances, le mépriserait ? Et s’il demandait qu’elle l’aime, qui lui garantirait que la vie ne les séparerait pas, qu’on ne le jetterait pas au fond d’une geôle loin de sa bien-aimée. Dans ce cas, non seulement il serait le plus malheureux des hommes, mais, ayant obtenu l’amour de la princesse, il l’aurait précipitée elle-aussi dans le malheur.
Au reste, Aladdin n’aurait jamais accepté d’être aimé d’une femme qui serait sous l’influence d’un charme magique. Il souhaitait qu’on l’aime pour lui-même. Que pouvait-il dès lors demander ? Pourquoi ne pas briguer le pouvoir, devenir le Calife le plus puissant de la Terre et conquérir ensuite les faveurs de la princesse après s’être fait recevoir à la cour de son père ? Mais si ce dernier prenait ombrage de la puissance de ce jeune seigneur et faisait tout pour l’empêcher de fréquenter la princesse, sa fille ? Faudrait-il, usant des armées que lui aurait prodigué le génie, lui livrer bataille, le tuer ? Faudrait-il que les violences dont il se rendrait responsable instillent dans le coeur de la princesse Badroulboudour une haine définitive à son encontre ? Son appétit de pouvoir pouvait ainsi lui fermer pour toujours les portes de l’amour qu’il aurait dû ouvrir.
Plus il réfléchissait, plus Aladdin prenait conscience de la difficulté qu’il y a à convoiter sans inconvénient. “Désirer, aimer, soupirer…” se répéta-t-il. “Une aspiration n’en entraîne-t-elle pas toujours d’autres dans son sillage ? Mais à quoi sert-il de poursuivre un désir si d’autres sont engendrés dès l’instant où le premier est satisfait ?”
Alors qu’il se croyait perdu au fond d’un gouffre de perplexité, Aladdin se souvint des conseils de son père et tourna son attention vers les mouvements de sa respiration. Il se sentit heureux de prendre conscience du trajet de l’air qui affluait régulièrement à travers ses narines, de sentir le diaphragme se lever pour actionner le soufflet aspirant des poumons avant de s’abaisser pour expulser l’air vicié vers l’extérieur. Quelle chance il avait de respirer sans encombre ! Pourtant, la plupart des humains ne réalisaient jamais le bonheur qu’ils avaient de respirer correctement. Il fallait qu’ils soient malades : asthmatiques, tuberculeux, phtisiques pour qu’ils comprennent combien ils auraient dû s’estimer heureux lorsqu’ils respiraient sans aucune difficulté. Ils avaient un capital qu’ils ne connaîtraient que s’ils venaient à le perdre. Ne convenait-il pas, dès lors, de se réjouir de ce que l’on possédait déjà ?
Une grande clarté envahit l’esprit d’Aladdin, une illumination sans pareille.
“J’ai trouvé, dit-il à haute voix, le voeu unique que je te demanderai d’exaucer, Bon Génie. J’exprime solennellement devant toi le souhait de n’être jamais plus la proie d’un désir égoïste ou, en d’autres paroles, de ne plus rien désirer pour moi-même qui ne me soit pas déjà donné.”
Le sourire bienveillant du génie s’épanouit encore.
“Je te l’accorde, dit-il, et je vais maintenant disparaître à jamais. Marche pendant une heure dans cette direction, ajouta-t-il en pointant l’index vers une galerie. Lorsque tu arriveras dans une impasse, relève la tête : tu seras aux pieds d’une cheminée que tu escaladeras facilement. Au sommet, tambourine contre la cloison : tu te trouveras sous les caves du nouveau palais du Calife. Quelque sommelier finira bien par l’entendre.”
Ce furent ses dernières paroles. A contempler alors la dissolution du génie qui sembla s’évaporer dans la paroi de granit, Aladdin éprouva un pincement de coeur comme s’il avait quitté un ami pour toujours. Pourtant, il se sentait infiniment calme et serein bien que l’endroit où il se trouvait fût à présent aussi obscur qu’un tombeau.
Il songea qu’il aspirait à revoir sa mère, non pas certes pour le plaisir égoïste de la retrouver, mais pour qu’elle n’ait pas à souffrir des tourments de l’inquiétude que ne manquerait pas de provoquer sa disparition. Il était également curieux de savoir si l’idée qu’il avait eue de demander à n’avoir plus aucun désir venait de lui ou si c’était le génie lui-même qui la lui avait soufflée. Or, lorsqu’il comprit que cette question n’intéressait que lui, elle cessa comme par enchantement de le tracasser et il n’y pensa plus.
Il n’avait pas peur et il s’en étonnait car il n’était pas d’un naturel téméraire. Il progressait à la manière des aveugles qu’il avait quelquefois observés, les bras tendus devant lui et, comme il était certain que le génie avait été bienveillant à son égard, il ne doutait pas qu’il arriverait à sortir.
Il lui semblait qu’il marchait depuis plus d’une heure lorsqu’il buta enfin contre une paroi rocheuse humide taillée en demi-cercle et qui empêchait toute progression. Levant la tête, il crut qu’un souffle d’air lui caressait les cheveux. Il se hissa sur des blocs de granit et vérifia qu’un conduit de cheminée avait été construit en cet endroit. Il était étroit et les pierres saillaient irrégulièrement sur sa surface de sorte qu’elles formaient des points d’appui commodes pour l’escalade. Aladdin ramassa ce qu’il crut être un bâton et qui était en réalité un tibia humain avec lequel il se mit à tester la solidité des pierres sur lesquelles il s’appuyait. Il s’éleva ainsi progressivement de la hauteur de la tour de la mosquée de Bagdad et se heurta la tête contre une trappe en bois de chêne où il se mit à tambouriner vigoureusement, suivant en cela les instructions du génie.
Très vite, il entendit des bruits de pas au-dessus de lui. On s’affairait. Puis le silence reprit possession de l’endroit. Enfin, ce fut une grande effervescence : des gens déplaçaient de lourds objets sur la trappe qui vibrait. C’étaient des jarres de vin précieux que les sommeliers avaient entreposées là.
Tout le monde au palais — au moins tous ceux qui en connaissaient l’existence — croyait que la cheminée sous la trappe était un puits creusé sans succès pour trouver de l’eau et, après que le dernier condamné à mort y eut été jeté sur l’ordre du père de l’actuel Calife, on avait posé sur l’orifice une lourde trappe afin qu’aucun enfant n’y tombe par mégarde. Aladdin sut plus tard qu’il avait occasionné la plus grande frayeur de la vie du chef sommelier. Ce dernier s’était enfui de la cave en hurlant que les esprits des condamnés étaient revenus pour s’emparer du château. L’agitation avait gagné les serviteurs et était même arrivée aux oreilles du Calife qui avait fait quérir sur le champ ses deux astrologues favoris. Le comité d’accueil qui extirpa Aladdin de son inconfortable position était donc nombreux et le jeune homme eut la grande surprise de découvrir que des personnages importants richement vêtus s’étaient déplacés jusque dans une cave pour assister à son sauvetage.
Il ne pouvait cependant pas savoir que le seigneur à l’allure austère qui lui adressait la parole était son Calife en personne. Aladdin raconta — en se gardant bien de faire la moindre allusion au génie — son aventure : qu’il venait des fondations de l’ancienne forteresse, à l’emplacement où des ouvriers construisaient le stade et qu’il avait parcouru à l’aveuglette un chemin qui, à son humble avis, devait avoir été construit afin de donner à des assiégés une voie de sortie vers les collines dominant la cité, précisément là où le père du Calife avait fait édifier le nouveau palais. Il ajouta qu’il craignait que son Oncle Ben, de son état marchand de tapis et d’épices, ait pu mourir dans l’éboulement de l’entrée des galeries.
Tous avaient écouté son récit sans l’interrompre. “Tu as parlé du palais de mon père car je suis ton Calife avait dit le Calife, et je suis heureux que tu nous aies permis de découvrir ce passage autrefois secret. Tu seras ce soir mon hôte à dîner. Mais avant cela, tu vas te baigner et te reposer. Mes serviteurs t’apporteront ensuite des vêtements honorables.
— Pourrait-on prévenir ma pauvre mère ? Elle nous attendait ce soir et…
— Je veux que mes janissaires aillent la chercher et l’invitent au château.”
Pendant qu’on conduisait Aladdin vers un des appartements réservés aux hôtes de marque, le Calife donnait des ordres à un capitaine pour qu’une troupe soit constituée qui explorerait ces catacombes et en dresserait les plans.
Quand il franchit la porte de l’appartement que le Calife lui avait attribué, Aladdin découvrit que des servantes versaient de l’eau fumante dans une baignoire dorée et il s’en émerveilla : on tenait en permanence dans ce palais des réserves d’eau chaude ! Il songea à la parcimonie avec laquelle sa mère gérait les provisions de bois…
Quelques femmes qui lui parurent âgées de plus de cinquante ans le firent tourner sur lui-même avant de le déshabiller complètement. Elles semblaient ravies de sa confusion, riant même à gorge déployée lorsqu’il cacha son sexe en le couvrant d’une main pudique. Pendant qu’elles le frottaient au moyen d’énormes éponges que les pêcheurs de la Mer Rouge vendaient à prix d’or, il observa qu’une servante emballait ses vêtements dans un drap de soie. La porte s’ouvrit à ce moment et deux autres serviteurs apportèrent un saroual, une tunique, une chemise, des babouches ainsi qu’un collier d’or portant un médaillon représentant le Calife. Un des hommes précisa que ces vêtements d’un goût exquis et ce collier de grande valeur étaient des cadeaux qu’Aladdin pourrait emporter.
On le sécha, le parfuma, et après lui avoir fait enfiler un peignoir qui lui donnait l’air d’une femme, on le peigna. En buvant le thé de menthe qu’on venait d’apporter sur un plateau d’argent garni de friandises, Aladdin remerciait du fond de son coeur son Calife car, n’ayant jamais connu le luxe, il jouissait pleinement des faveurs qui lui étaient accordées. Il aurait voulu faire partager son bonheur aux femmes qui le servaient et ce désir fut exaucé car il trouva en s’habillant des piécettes d’or que le Calife avait fait déposer à son intention au fond d’une poche du saroual. Il en distribua une à chacune des servantes et eut la satisfaction de voir leur visage s’illuminer : jamais elles n’avaient reçu un cadeau aussi précieux. Après la distribution, il lui restait quelques pièces qui, pensait-il, feraient le bonheur de sa mère car il n’avait aucune intention de les dépenser pour lui- même.
Quand tout le monde fut sorti, il s’allongea sur un sofa moelleux et attendit qu’on vienne le chercher pour le repas. Or, il s’endormit.
A son réveil, il vit la princesse Badroulboudour debout à côté du sofa et il refusa d’abord de croire qu’il était sorti du sommeil : il ne pouvait s’agir que d’une prolongation du rêve qu’il avait fait près de l’entrée des souterrains. Comment se prouver que l’on ne rêve pas ? Il entendit la voix du Calife et la reconnut : il se souvenait maintenant de tout ce qui lui était arrivé et il ne doutait plus de se trouver dans la réalité.
“Nous n’avons pas voulu troubler un sommeil si profond pour un repas et nous t’avons laissé dormir. Ta mère est ici, complètement heureuse de cette bonne fortune. Quant à ton oncle, tu peux être rassuré : les ouvriers qui ont déblayé l’entrée des souterrains n’ont rien trouvé. En revanche, un grand prodige a marqué l’expédition des militaires qui traçaient la carte de la ville souterraine ! En progressant dans la galerie que tu nous as fait découvrir, mon aga a découvert à la lueur des torches une porte de bronze. Nous avons fait appel aux meilleurs tailleurs de pierre de Bagdad qui ont travaillé toute la nuit pour la desceller ! Maintenant mon garçon, sais-tu ce qu’ils ont découvert derrière cette porte massive ? Là se trouve le trésor le plus fabuleux qui ait jamais été amassé par des hommes : les tapis les plus chatoyants qu’un oeil ait caressé, la collection de vaisselle ciselée, pour deux cent couverts au moins, la plus délicate, des camées d’onyx et d’agate d’une pureté stupéfiante, des bijoux conçus par des orfèvres au talent inégalé, d’innombrables cassettes remplies de pièces d’or, des centaines de colliers de pierres précieuses, des diamants taillés dont le moindre dépasse en poids le célèbre Biridra qui décore la tiare que j’ai héritée d’un souverain Mède. Il y a là des collections inestimables d’émeraudes, de saphirs, de rubis… Grâce à toi, Aladdin, le califat s’est considérablement enrichi. Une partie de cette fortune arrive à point pour me permettre de terminer les travaux du stade sans lever de nouveaux impôts. Je suis de l’avis qu’il faut témoigner concrètement sa reconnaissance à tous ceux qui nous font plaisir. Aussi ai-je décidé, cher Aladdin, de faire de toi l’un des hommes les plus riches de ce pays en t’offrant un dixième du contenu de la chambre au trésor.
— Mon bon Calife, repartit Aladdin, je suis sûr que vous feriez un meilleur usage que moi des richesses que vous m’offrez. Mais ce serait, je pense, vous offenser de refuser un aussi royal présent. Aussi je l’accepte avec joie. Mais j’utiliserai cet argent — avec votre permission — pour diminuer autant qu’il se pourra les souffrances du peuple auquel je demanderai en retour d’honorer son Calife pour sa bonté et son grand esprit de justice.
— Ma foi, reprit le Calife en se tournant vers sa fille, voici un jeune homme qui n’a pas fini de m’étonner et me paraît bien rempli de sagesse pour un garçon de son âge. Je serais bien aise d’avoir connu le père qui a engendré un esprit d’une pareille qualité.”
Aladdin n’osa pas regarder la princesse lorsqu’elle prit à son tour la parole.
“Ce jeune homme, non seulement est plein de sagesse, mais il est aussi beau qu’un lever de soleil sur le Tigre, dit- elle sans aucune gêne.
— Maintenant qu’Aladdin est un homme riche, tu peux si tu le souhaites l’inviter à te faire la conversation au palais. Et s’il te plaît encore autant dans une année, je te le donnerai pour époux promit le Calife.
— Seigneur, dit Aladdin, mon père était un modeste tailleur qui faisait vivre convenablement sa femme et son fils. Il avait l’habitude de dire que la chose la plus importante qu’il pourrait m’apprendre était la bonté. Je ne comprends ces paroles qu’aujourd’hui, en vous écoutant. Il faut vous dire que j’étais très espiègle et j’ai souvent donné bien du souci à ce père à présent disparu et à ma mère. Je puis vous assurer pourtant que ces deux journées m’ont transformé au point que je consacrerai le reste de mes jours à essayer d’appliquer l’enseignement de mon père. Quant à vous, princesse Badroulboudour, si je peux contribuer à faire votre bonheur, je serai moi-même le plus heureux des hommes…”
Et se dessina sur le visage de Aladdin ce fameux sourire qui le fit connaître dans tout le califat sous le nom de “Aladdin le Souriant” par lequel le peuple le désignait lorsqu’il n’utilisait pas les expressions “Aladdin le Bienveillant” ou, simplement, “Aladdin le Bon”.
Cinquante-cinq ans plus tard, ce même sourire illuminait son visage lorsqu’il ferma les yeux de sa chère épouse, la Calife Badroulboudour : il était heureux qu’elle ne souffre plus, comme il avait été heureux de pouvoir lui apporter un réconfort précieux pendant la longue maladie qui allait l’emporter.
Trois semaines plus tard, le sourire était encore là lorsque le Calife Aladdin se coucha sur le flanc gauche pour attendre son rendez-vous avec la mort. Des serviteurs désespérés par la pâleur excessive du visage de leur maître le pressaient de questions :
“Maître, allez-vous nous quitter pour la vie éternelle ?
— Rien n’est éternel, dit-il, et ce serait se donner trop d’importance que de s’imaginer que l’univers ne continuera pas son chemin sans nous.
— Maître, ne croyez-vous donc pas en Allah ?
— Que Allah existe ou que Allah n’existe pas n’a, en vérité, aucune importance.
— Mais qu’est-ce qui a de l’importance, Maître ?
— De diminuer, autant que vous le pouvez, la souffrance des autres êtres sensibles, de pratiquer la bonté.
— Maître, qu’allons-nous devenir sans notre Bon Calife ?
— Celui qui est malheureux n’est jamais malheureux que pour lui-même. Celui qui se réjouit du bien qu’il a fait aux autres est véritablement heureux. Si vous prenez la peine de le chercher, vous trouverez toujours votre Bon Calife au fond de votre coeur.”
A ces mots, le Maître ferma définitivement les yeux tandis que son dernier souffle se dissipait dans l’atmosphère, abandonnant un cadavre au masque souriant qui rejoindrait bientôt lui aussi le vent et la pluie, la poussière et la terre, dès que l’incinération du Calife Aladdin l’aurait transformé en gaz. Deux serviteurs qui n’avaient rien compris se mirent à pleurer avec ostentation. Deux autres qui avaient pénétré le secret des paroles du Souriant se mirent eux-aussi à sourire. Ils étaient heureux que leur Maître ait eu une vie heureuse et s’en soit allé sans douleur.
*
Plus de deux mille ans se sont écoulés depuis la mort heureuse d’Aladdin le Souriant. Dans un coin de son palais d’or bâti sur une colline dominant la mer, le jeune Cheikh Ben attend la fin de l’Univers. Ben a souhaité ne pas mourir et ce voeu lui a été accordé comme tous les précédents. Et Ben a aussitôt souhaité avoir pour toujours l’apparence d’un beau jeune homme et ce voeu lui a également été accordé. Le génie a satisfait ensuite son désir d’être l’homme le plus riche de la Terre, de posséder les plus beaux objets, d’être choyé par les plus délicieuses créatures et même, lorsque Ben s’est lassé de la féminité, d’être caressé par les plus virils esclaves, de boire un vin délectable qui ne rend jamais malade…
Mais un jour, après qu’il eut goûté à tous les plaisirs que son imagination lui suggérait, Ben avait pris conscience d’une vérité qui devait être pour lui le début d’un long, d’un immense tourment.
Il avait fait venir dans son palais le meilleur joueur d’échecs du monde afin qu’il lui donnât des leçons. Ben s’était mis en tête de battre son professeur par le seul moyen de son habileté et sans faire appel aux pouvoirs que lui avait conférés le génie. Pendant tout le temps qu’il s’initiait, Ben avait eu le loisir d’apprécier les qualités du maître. L’homme était agréable, jovial, patient, il ne manquait jamais de révéler à son interlocuteur des stratégies originales et des mouvements inattendus, bref, apprendre grâce à lui était un plaisir. Vint le jour où l’élève défia le maître.
“Maintenant je suis au moins aussi fort que toi. Nous allons nous mesurer loyalement et je souhaite que tu fasses tout ce que tu pourras pour gagner.
— A vos ordres, Seigneur.”
Bien que l’intention première du maître d’échecs, lorsque le Cheikh Ben lui avait parlé de son ambition de jouer un jour avec lui d’égal à égal, ait été de concéder poliment la victoire, il ressentit soudain une formidable envie de gagner sans laisser l’ombre d’une chance à ce potentat prétentieux. Ben fut très vite mis “échec et mat” mais il voulut sa revanche et perdit encore, et encore et encore, quatre fois de suite.
“Maudit gredin, dit alors le Cheikh Ben à son professeur, tu t’es bien gardé de me faire connaître tes meilleurs coups ! Tu voulais seulement m’apprendre à perdre… Je souhaite que tu crèves devant moi à l’instant.”
Et le pauvre champion d’échecs s’écroula sur l’échiquier, victime d’une crise cardiaque.
Or, il ne fallut pas cinq minutes pour que le Cheikh Ben regrette l’agréable divertissement que lui avait offert le maître d’échecs et pour qu’il se dise que sa condamnation précipitée était sans doute une erreur. “Je souhaite, dit-il à haute voix, que mon professeur d’échecs revienne à la vie, qu’il ressuscite.”
Il s’attendait à voir l’autre se redresser et partir d’un grand éclat de rire dont il était coutumier lorsque le Cheikh lançait une plaisanterie. Mais rien ne se produisit. Etait-ce la fin de son pouvoir ? Il décida de faire un test : “Je souhaite qu’un chapon délicieux cuit à point apparaisse sur cette table avec sa garniture de petits légumes…”
Le plat apparut, fumant encore, appétissant à souhait. Alors Ben eut la révélation de ce qui allait le tourmenter jusqu’à la fin de l’univers : il n’avait le pouvoir de contredire aucun des voeux qu’il avait formulés ! Une fois satisfaits, chacun de ses caprices devenait irréversibles. Il ne pouvait pas plus faire revenir à la vie quelqu’un qu’il avait souhaité voir mourir, qu’il ne pouvait faire disparaître le chapon dont il avait voulu l’apparition.
De ce jour il eut une idée fixe : il devait en finir avec cette vie. Mais il avait souhaité ne pas mourir… Il fit pourtant de multiples tentatives. Il enfonça des lames dans son corps. Mais les plaies guérissaient par enchantement. Il se jeta des plus hautes tours de son château pour se fracasser sur les rochers où venait exploser l’écume de la mer et il se redressait sans une égratignure. Il se précipita dans l’eau bouillante d’une cuve. Et l’eau devint instantanément froide. Il comprit qu’il était prisonnier de cette vie dans laquelle il ne savait plus quoi désirer.
Le Cheikh Ben attend au fond d’un cachot qu’il avait fait construire pour d’autres. Il a souhaité ne plus avoir faim, ne plus avoir soif, et ne plus voir personne et ces souhaits ont été exaucés. Il a imploré le ciel pour que le génie se présente de nouveau à lui et le libère de la vie, mais le ciel, comme toujours, est resté muet. Il est hanté par l’idée de faire un cauchemar dont il n’arriverait pas à se réveiller. Mais qui peut prouver à celui qui fait un cauchemar que celui-ci n’est pas la vraie vie ?

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