La Lettre de septembre 2020

Générosité

 

“Studies show that giving to others makes kids happier than receiving gifts and treats”[1]

 

La générosité est un cadeau qu’un individu s’offre à lui-même.

Ma réflexion d’aujourd’hui est nourrie par l’observation du comportement d’une amie, cynophile comme moi, et que je tiens en grande estime. Avant la pandémie, un petit groupe s’était formé qui emmenait leurs chiennes et leurs chiens en promenade tous les après-midis dans l’un des magnifiques parcs de Bruxelles.

L’amie dont je vous parle arrivait à l’endroit où nous nous trouvions, les poches toujours bien garnies de gâteries destinées aux animaux. Ceux-ci avaient vite compris l’aubaine et accouraient à sa rencontre. Imaginez le bonheur de la vieille dame de se voir tellement aimée ! Imaginez aussi sa frustration lorsque Gilbert le Méchant lui a explicitement interdit de gaver sa chienne en arguant qu’à son estime, c’était au propriétaire et à lui seul de décider si son animal pouvait recevoir ou non une récompense.

Au moment où il reçoit le biscuit qui lui est tendu, il est visiblement satisfait,  les battements de sa queue s’accélèrent  et il profite de ce petit plaisir qui suit immanquablement l’apparition d’une personne déterminée. Or, n’en déplaise aux donateurs, le cadeau qui lui est généreusement attribué est empoisonné. Je ne veux pas dire par là que la friandise tendue n’a pas toutes les qualités diététiques garanties sur l’emballage. Sa toxicité est psychologique et relève des lois du conditionnement skinnérien : les renforcements positifs qu’ils reçoivent après s’être couché devant le distributeur de biscuits transforment nos animaux en mendiants ! Certains d’entre eux s’aplatiront dans une position de soumission devant le premier quidam montrant des signes — olfactifs principalement — que ses poches sont garnies de friandises. Ils ont appris à quémander.

Sont-ils plus heureux ? Je suis au contraire persuadé que l’animal de compagnie qui ne reçoit de la nourriture qu’à l’heure de ses repas ainsi qu’exceptionnellement une récompense offerte par son maître renforçant un comportement devant être encouragé, cet animal-là est certes mieux dans sa peau que son confrère bavant au pied de l’âme charitable convoyeuse de gâteries.

Rien n’y fait ! Les zoos essayent en vain, par des affichettes placées sur les cages, de dissuader les visiteurs de nourrir les pensionnaires. Il est tellement drôle de voir un singe, adoptant sans le savoir la posture du mendiant, tendre la main…

Parce qu’il donne un reste de nourriture dont il ne voulait plus, le candidat bienfaiteur se complaît dans l’idée qu’il est bon ! Il s’imagine volontiers sa générosité comme gratuite et en effet, il n’attend rien en retour. Mais les apparences sont trompeuses. Il reçoit bien plus qu’il ne donne. D’abord, dans le plaisir qu’il ressent lorsqu’il voit les malheureuses créatures accourir dès qu’elles ont compris qu’il allait mettre la main à la poche ou au sac. Ensuite, dans l’estime qu’il a de lui-même nourrie par l’image du bienfaiteur capable de rendre des malheureux heureux.

Toujours, la qualité de la générosité dépend de multiples facteurs. Ce qui est offert sera par exemple de l’argent ou un objet dont la valeur peut être extrêmement variable. Mais ce peut être aussi une action, un service, une recommandation ou un simple éloge prononcé à bon escient.

Lorsque le personnage généreux n’attend rien — au moins en apparence — en retour de ce qu’il donne et que sa générosité se trouve qualifiée de désintéressée, elle apparaît à ceux qui en ont connaissance comme plus belle au sens moral, plus vertueuse. En outre, un donateur est d’autant plus admirable que ce qu’il donne lui coûte. La générosité qui ne coûte rien (donner la moitié de son sandwich quand on n’a plus faim) n’est pas estimée. Un roi voleur, je pense à l’ancien roi d’Espagne corrompu par l’argent des émirats Arabes, qui donne 80 millions de dollars à sa maîtresse ne se prive certainement de rien pour ses vieux jours. Nous avons donc peine à considérer que ce cadeau soit de la générosité.

En revanche, un prisonnier tenaillé par la faim qui donne un morceau de son pain à un compagnon d’infortune qui pourrait mourir s’il ne recevait rien, montre une générosité bien plus grande que le roi escroc. Pourtant, même dans l’hypothèse où son compagnon mourrait et ne pourrait donc jamais le remercier, il a agi conformément à des valeurs qui donnent du sens à sa vie.

La générosité comme donneuse de sens : c’est là qu’elle devient intéressante ! Les gens disant avoir des valeurs sans jamais rien leur sacrifier sont semblables à ces individus proclamant qu’ils croient en Dieu mais qu’ils ne pratiquent pas.[2]

Les valeurs sont des dieux qui, semblables aux chiens que j’observe au parc, attendent le donateur et réclament une offrande.

Les activistes veulent traduire en actes leur motif d’adoration. Les humanitaires en sont l’archétype. L’action assure à l’acteur une image de soi magnifiée et lui permet d’être admiré sinon aimé. Dès l’amarrage du bateau convoyant les migrants prétendument « sauvés », chacun de ces « Robin des eaux » modernes pourra trouver des électeurs s’il voulait se lancer dans une carrière politique, bénéficier d’un charisme certain pour séduire de jolies femmes ou des hommes mignons.

Osez mettre en doute les aspects positifs des généreuses actions humanitaires et vous serez ostracisé sans appel. Personne ne s’attaque sans dommage à un mythe de bienfaisance.

Dans le cas des équipages de bateaux affrétés par des ONG, le mythe consiste en ceci qu’ils sauvent régulièrement des vies. Quelques observateurs objectifs ont toutes les raisons de penser que ces « sauvetages » se résument le plus souvent en une distribution arrangée de tickets de traversée gratuits depuis un point de rencontre en mer jusqu’aux côtes de l’Éden européen.

En réalité, les Robin des mers sont responsables de la mort de milliers de pauvres hères — peut-être 4000 chaque année — attirés par un passage facile dans l’eldorado. Accueillant, en guise de malvenue, les premiers dinghys chargés d’Africains avec des tirs de mitrailleuses lourdes qui leur auraient fait faire demi-tour ou les auraient coulés, les militaires auraient dû porter la responsabilité de, mettons, quarante morts mais personne ne se serait plus jamais risqué à traverser la Méditerranée dans les années qui auraient suivi. Humanistes, à vous de calculer l’économie en victimes.

Les politiciens Européens n’ayant rien entrepris pour défendre leurs frontières en ont conclu qu’ils étaient bons. Fille de pasteur, Angela Merkel a dit qu’on pouvait se le permettre. Ces miséreux, qui ont souvent payé plusieurs milliers d’euros aux délinquants qui leur proposaient de les convoyer, possèdent des Smartphones et rameutent parents, amis et connaissances pour qu’ils goûtent à leur tour de l’incommensurable stupidité des dirigeants européens offrants sans contrepartie aucune des soins médicaux, une allocation et un logement à tous ces envahisseurs sans armes.

Chacun comprend qu’il existe une obligation de générosité envers ses enfants, ses frères et sœurs, ses parents, ses amis et que tous ces gens se sentent justifiés de réclamer votre aide lorsqu’ils sont en difficulté. Il semble bien que la générosité soit naturellement destinée à des proches. Nous donnons à celles et à ceux que nous aimons, ce qui implique que la relation d’aide n’est jamais dépourvue d’égoïsme. Nous avons en effet du plaisir au spectacle de la satisfaction que nous avons pu offrir à l’être aimé.

Or, les religions chrétiennes ont élevé au rang de vertu les libéralités accordées à des inconnus sous le nom de charité. Refusant cette appellation, les sensibilités de gauche préfèrent parler de solidarité. L’Église, lorsqu’elle a eu besoin d’argent pour élever des monuments pharaoniques — les cathédrales — à la gloire de sa puissance, a même distribué des indulgences permettant aux généreux et très fortunés donateurs de s’assurer la clémence céleste au moment du jugement dernier.

Les humanitaires ont repris le flambeau des valeurs cléricales et prétendent que nous aurions un devoir de fraternité avec tous les êtres humains si éloignés et inconnus de nous soient-ils. Je remarque qu’à la fin du siècle dernier l’aide que quelques êtres humains se croient en devoir de distribuer s’est étendue à des animaux. Les pandas, les singes, les orangs-outans, quelques ours blancs méritaient notre assistance. Nous y avons été d’autant plus sensibles que ces animaux ressemblaient plus à des hommes. Il fallait sauver leur environnement, même au détriment d’entreprises lucratives.

Il ne nous est pas encore demandé de cotiser pour sauver les araignées ou les moustiques tigres qui constituent un danger empêchant toute solidarité. Ces insectes n’ont rien en commun avec l’espèce humaine qui domine la planète. L’indice ne trompe pas. La générosité ne se conçoit qu’en faveur du donateur. Lorsqu’un bel animal, un tigre par exemple, est en voie de disparition il est louable de consacrer quelques ressources pour le sauver parce qu’il est considéré comme une richesse de notre planète.

Des considérations qui précèdent, nous pouvons conclure qu’aucune générosité n’est jamais absolument gratuite. Elle est presque toujours un moyen de séduction et donc de pouvoir. Méfions-nous des produits gratuits : ils sont là pour nous inciter à acheter plus ou plus cher.

[1] https://edition.cnn.com/2012/09/17/living/giving-makes-children-happy/index.html

[2] Il faut dire aussi que nombreux sont ceux qui participent au rituel religieux sans plus y croire.

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