La lettre de juillet 2020

L’intelligence de la matière

 

Les amateurs d’étymologie verront immédiatement dans l’intelligence la capacité que nous démontrons quelquefois à comprendre quelque chose. Il peut s’agir, par exemple, d’un texte, de la manière dont fonctionne un mécanisme, des motifs réels que pourrait avoir une personne accomplissant une action, d’une proposition mathématique, d’une loi scientifique ou des intentions d’un compositeur de musique…

Les processus intellectuels conduisant à l’intelligence des phénomènes font évidemment partie de la pensée d’un individu. Cependant, la notion d’intelligence me paraît plus large que ce qui est suggéré par l’étymologie du terme la désignant. Si je devais me hasarder à formuler une définition, je dirais que l’intelligence est la capacité à trouver une ou plusieurs solutions à un problème. Cette conception englobe évidemment la compréhension dès que celle-ci est problématique comme une démonstration de géométrie qui doit être comprise faute de pouvoir être restituée le joue de l’examen.

Si le lecteur veut bien prêter attention à la manière dont je conçois les choses, il se rendra compte qu’une quantité énorme d’intelligence n’est pas produite par une pensée résultant de l’activité de neurones dans un système nerveux central. Quantité d’objets ont créé des solutions à des problèmes sans qu’il soit besoin de mettre en œuvre aucune pensée sans même qu’existe un système nerveux central.

Dès qu’un problème est posé et conçu, l’être qui le perçoit se demandera comment le résoudre. La résolution devient un but. Il n’en va pas de même lorsque des adaptations intelligentes apparaissent qui n’ont sûrement jamais été voulues par les bénéficiaires. Lorsque la solution qui se présente est seulement le résultat d’une évolution, l’animal qui en bénéficie (par exemple en ayant de meilleures chances de survie dans un nouvel environnement) ne s’est très certainement jamais fixé le but de trouver un moyen d’avoir une plus grande probabilité d’atteindre l’âge de la reproduction. Les mouches aptères observées par Darwin ou von Frisch ne se sont certainement jamais dits : « Il y a tellement de vent sur nos îles qu’en nous passant de nos ailes encombrantes, nous avons de meilleures chances de survivre sans être rejetées dans l’océan ! »

Les mécanismes de la sélection naturelle engendrent chez les êtres vivants des modifications qui ne laissent pas d’émerveiller les observateurs. Cherchant consciemment des solutions aux problèmes les plus variés, les ingénieurs s’inspirent souvent de ce que la vie crée inconsciemment. La perfection aérodynamique d’une tête de requin inspire la forme de la production adoptée par les concepteurs de sous-marin et l’observation de certains canards sauvages incite les constructeurs d’avions de ligne à garnir les extrémités des ailes de petites pièces verticales qui stabilisent l’appareil à proximité du sol.

Les botanistes et les biologistes pourraient citer une kyrielle d’exemples où l’ingéniosité des êtres vivants s’est révélée inspiratrice pour nos cerveaux toujours à la recherche de solutions performantes. Les instruments de mesure n’existent pas qui seraient capables de nous informer de la quantité d’intelligence nécessaire aux migrations de toutes les espèces d’oiseaux qui y participent. Et cependant cette intelligence n’est certainement pas l’expression d’une pensée consciente. Les cigognes ne participent à aucun conciliabule qui conclurait que l’adoption d’une formation de vol en V est favorable à leurs parcours sur une longue distance.

L’intelligence sans pensée consciente se retrouve dans d’autres domaines. Les solutions trouvées dans l’art du camouflage pour la survie de nombreuses espèces semblent d’une ingéniosité admirable. Adapter la couleur de son corps à celle du mur devant lequel le caméléon évolue est une solution qui complique la tâche des prédateurs. D’autres animaux se déguisent en feuilles. Certains insectes se donnent l’apparence d’un animal indigeste aux yeux des amateurs de festin…

Et que dire du domaine de la séduction et de la sexualité ? Un petit poisson, pas assez costaud pour retenir l’attention des femelles qu’il voudrait féconder, fait mine d’être lui-même une femelle pour tromper leur vigilance et s’insinuer parmi elles. Cela me rappelle la stratégie — consciente, cette fois — qu’avait adoptée l’abbé de Choisy pour amener de très jeunes filles à partager sa couche. L’homme qui avait été l’ambassadeur de Louis XIV au Siam[1] se déguisait en femme et s’en allait convaincre les mamans de lui confier leurs filles pendant quelques jours.

Les femelles des paons estiment la longueur des plumes déployées par les mâles les exhibant dans une grande roue pour se laisser féconder seulement par ceux qui montrent un plumage suffisamment grand. Elles s’assurent de cette manière les compagnons les plus vigoureux. Une biologiste — probablement une féministe un peu sadique — a raccourci les appendices tégumentaires de ses oiseaux mâles en cisaillant les plus longues plumes exhibant les ocelles des extrémités. Ainsi les a-t-elle condamnés à une abstinence cruelle en pleine saison d’accouplement.

La trouvaille inconsciente de solutions à des problèmes est évidemment à l’œuvre chez les êtres humains, que ceux-ci soient considérés individuellement ou en groupe. Individuellement, le système nerveux autonome — il règle des phénomènes tels que les battements cardiaques, la sudation, la digestion, le diamètre des pupilles ainsi que de multiples autres réactions — répond automatiquement aux modifications de notre environnement. Tous ces processus nerveux que nous ne commandons pas volontairement offrent des solutions ou, au moins, une assistance précieuse dans des situations qui pourraient devenir très problématiques. Ainsi, l’intestin a quelquefois et à juste titre été appelé un second cerveau. Il serait composé de 200 millions de neurones coopérant avec le système nerveux central. Les messages qui lui sont envoyés ne sont jamais perçus.

La manière dont les groupes se forment et se dissolvent est également incontestablement liée à des facteurs dont les membres qui les composent restent inconscients. Allons surprendre un professeur devant la classe des lycéennes et des lycéens qu’il anime et observons qui est assis à côté de qui. Vous constaterez qu’à de rares exceptions près, les filles et les garçons se sont regroupés. La répartition n’a pas été consciente et je soupçonne qu’elle pourrait constituer une manière de convivialité intelligente.

Cette sagacité que nous découvrons dans l’évolution des espèces comme dans le fonctionnement de nos organes ou l’organisation de la vie sociale résout de nombreux problèmes sans qu’aucune volonté n’ait décrété un but à atteindre ou un objectif d’une recherche dont l’aboutissement améliorerait l’existence. Il est approprié de parler d’une intelligence de la matière vivante. Mais, qu’est-ce qui vit ? Sont-ce seulement les êtres qui se reproduisent ?

Porté par ces pensées, je me laisse alors aller à extrapoler. Les planètes, et la nôtre en particulier, sont aussi, à mon estime, des êtres vivants. Elles ont un cœur qui bat, le magma qu’elles projettent en superficie féconde des terres stériles.

Pourquoi la matière qui les constitue n’entreprendrait-t-elle pas de se défendre avec ingéniosité de périls menaçants ? Un moment de réflexion suffit à nous convaincre que le plus grand ennemi de la Terre réside dans la prolifération non contrôlée de plus de 7,5 milliards de babouins humains. Les mers irréversiblement polluées, les glaciers qui disparaissent comme le permafrost, l’anéantissement d’innombrables espèces, l’atmosphère devenant irrespirable, le ciel étoilé violé par les satellites artificiels, tout nous montre que l’humanité est le cancer de la terre.

Mon rêve serait que nous venions d’assister à une tentative, certes très modeste, de production d’un virus (le Corona) qui viendrait s’attaquer à la vermine humaine. Certes, un demi-million de morts à travers le monde ne représente qu’une misérable aumône tombant dans l’escarcelle de la santé planétaire. Une grippette. Nous sommes 7.500 millions qui souillent la surface du globe. En admettant que la croissance démographique s’arrête, la Covid 19 aurait réduit le total d’un demi-million, portant notre nombre à 7.499 millions et demi. Nous savons cependant que le virus n’a pas stoppé la croissance démographique. Il nous faudrait donc un virus beaucoup plus sérieux pour que la Terre respire. Elle supporterait sans broncher, comme elle l’a fait pendant plusieurs milliers d’années, une population de babouins humains d’un milliard et demi. Un sacré virus serait nécessaire pour anéantir quatre cinquièmes de la nuisance constituée par notre espèce. L’intelligence de la matière planétaire va-t-elle le créer ?

Cela serait réjouissant pour le globe qui nous héberge mais je renonce à l’espoir d’assister à ce grand nettoyage. Quitte à être éliminé moi-même par ce que l’humanité considérerait comme un épouvantable fléau, je reconnaîtrais à cette tragédie d’offrir à l’astre terrestre un soulagement bienvenu. Il va de soi que les religieux de toutes obédiences n’hésiteraient pas à attribuer la grande hécatombe au courroux de leur Dieu irrité par les péchés des hommes. En effet, si les divinités engrangent toujours les louanges pour tout ce qui va bien, les infidèles (ceux qui ont opté pour la concurrence ou ceux qui ne respectent pas les règles édictées par les prophètes)  sont immanquablement désignés comme les fauteurs de tous les maux.

Que l’être vivant « Terre » s’en trouve bien ne fait aucun doute. Mais, pour les survivants, l’hécatombe provoquée par cette pandémie planétaire serait une tragédie. Ce serait pour eux l’occasion de prendre conscience que le nombre et la qualité des plaisirs qu’ils prennent à vivre ont leur source dans cette détestable humanité rongeant la surface de l’astre qui les héberge. Même si nous faisons abstraction de la douleur pour tous les rescapés d’avoir perdu plusieurs êtres chers, nous ne pouvons qu’imaginer la désolation des villes vidées, des campagnes sans auberge, des soirées sans spectacle, des plages sans jolis corps dénudés…

Le misanthrope attend le plombier. Il ne se réjouit pas s’il apprend que l’artisan ne s’est pas présenté chez lui parce qu’il était mort.

 

[1] Le Journal du voyage de Siam de François-Timoléon de Choisy a été un grand succès de librairie au 17e siècle. Réédité chez Fayard en 1995.

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