La Lettre de juin 2020

Les opinions qui fâchent

Ne voyez là aucune vanité mais je me considère comme un spécialiste de l’activité consistant à faire enrager des interlocuteurs ou des lecteurs par le seul énoncé de certaines de mes opinions. Tout le monde tente de transmettre son avis sur les questions les plus variées par des phrases qui pourraient être précédées de l’une des formules suivantes ou d’un équivalent.

Je pense que…

J’estime que…

Je juge que…

Je suis sûr que…

Je crois que…

Je suis d’avis que…

Je suis convaincu que…

Je suis persuadé que…

Je considère que…

Fort bien. Mais que… quoi ? Les convictions excitant nos neurones s’évadent quelquefois dans des énoncés qui, le plus souvent, participent à un effort pour que d’autres y adhèrent. Or, depuis nos premiers balbutiements, nos paroles sont étroitement surveillées. Certes, même lorsqu’elles défient le sens commun, elles ne sont heureusement pas toujours punies. Pourtant, nos éducateurs nous ont parfois fermement avertis que certains mots ne peuvent être prononcés. Ce sont les termes interdits. Ensuite viendra le temps des propositions ou des phrases interdites.

Cependant, ces opinions auxquelles nous adhérons sans qu’elles plaisent à tous peuvent appartenir à des catégories différentes. Par-là, elles se révèlent plus ou moins détonantes.

De quoi dépend l’intensité de l’explosion ? De l’interlocuteur vers qui les mots sont dirigés. Est-il par nature irritable ou en ce moment précis frustré, amer ? Indépendamment des facteurs de personnalité, quel motif pourrait-il avoir de vous considérer comme un ennemi ?

Dans tous les cas, la première condition pour qu’une réaction agressive soit engendrée par un discours est simplement qu’il soit pris au sérieux. Le locuteur, soucieux de ne blesser personne, annoncera qu’il plaisante. L’auditeur, plutôt que de se fâcher, peut alors rire pour autant que ce rire ne puisse pas être ressenti comme un persiflage ironique.

Nous supposerons ici la sincérité et le sérieux du locuteur. Dans ce cas, quels seront les sujets à propos desquels les mots prononcés allumeront la mèche de la haine ? Les commensaux savent par expérience qu’à table les convives soucieux de sérénité doivent éviter les questions relevant de la religion et/ou de la politique, deux terrains minés.

Dans l’histoire de l’humanité, les serviteurs de religions prônant l’amour mais traitant avec une grande haine leurs adversaires se sont révélés des assassins plus performants encore que les exécutants nazis pourtant généralement considérés comme les champions de la mise à mort. L’extermination des Cathares à cause de leurs croyances hérétiques vaut bien le massacre attribué à la division SS « Führer » de Oradour-sur-Glane… Sur la toile de Pedro Berruguete reproduite en tête de cette lettre, Saint (Saint ! Faut-il que cette Eglise soit malade !) Dominique assiste au supplice de deux cathares dont les verges ont été carapaçonnées par d’absurdes embouts figurant l’érection. Liés par la gorge aux piloris, ils attendent que les flammes du bûcher les mettent à mort.

Les cris de Giordano Bruno brûlé vif sur le Campo Dei Fiori à Rome ne pouvaient retentir puisque ses tortionnaires chrétiens lui avaient entravé la langue dans un étau pour le conduire au bûcher. Pourquoi autant de haine ? Ce moine voulait seulement diffuser une image de l’univers inacceptable pour les théologiens de son époque. Les milliers de points lumineux visibles la nuit dans le ciel auraient été autant de soleils lointains. L’ univers qu’il pressentait infini ne pouvait évidemment pas avoir pour centre notre étoile et encore moins notre Terre. En réalité, Bruno était simplement en avance sur son temps mais il ne disposait d’aucun instrument qui lui aurait permis d’étayer scientifiquement ses intuitions. Il croyait à un songe et ne détenait pas de plus de preuves que les gens d’église qui le firent torturer et condamner pour défendre le géocentrisme hors duquel le dogme de l’humanité considérée comme la créature la plus essentielle de l’univers s’effondrait.

Les philosophes ont mis assez longtemps avant de s’en apercevoir : les paroles prononcées sont des actes ! « Dire, c’est faire. »[1] Ce fut le mérite d’Austin et des philosophes du langage qui s’en inspirèrent (comme Searle) de nous en persuader. Aussi nos énoncés sont-ils le plus souvent performatifs, ils accomplissent des actions et, par exemple, dans le cas qui nous occupe aujourd’hui, blesser, heurter, chagriner, fâcher, affliger, navrer, contrarier, peiner…

Pourquoi ? Il faut toujours, pour allumer la mèche, qu’une contradiction existe entre les mots prononcés et les valeurs de l’interlocuteur qui se sent donc concerné. Imaginons un locuteur disant : « Les vaches ukrainiennes ont produit 10% de lait en moins en 2019 qu’en 2018. » Peu importe que ce jugement soit vrai ou faux, il ne vous concerne probablement pas. Il en irait autrement si vous étiez le ministre ukrainien de l’agriculture et que vous deviez votre position à un programme d’encouragement des producteurs laitiers.

Toute réception d’une parole nous engage dans un processus d’interprétation des intentions du locuteur. Plus que le contenu de l’énoncé, celles-ci commanderont notre sympathie, notre indifférence ou notre haine pour l’énonciateur.

Même s’il affirme, en faisant par exemple précéder son jugement par l’une des formules équivalentes à « Je pense que… », nous ne pourrons pas garantir que ces mots sont une description exacte de ce qu’il pense effectivement. En effet et le plus souvent, ce dernier ne veut pas seulement nous communiquer un fait, une évaluation ou une prescription. Sans doute a-t-il d’autres motifs de proférer ces mots que la seule envie de partager ses idées.

Un simple jugement d’observateur comme, par exemple, « Albertine était à Combray ce matin » n’a généralement pas la signification principale de faire partager la connaissance d’une localisation géographique d’une personne à un moment donné. Si l’affirmation s’adresse à Proust et que le locuteur connaît l’amour de l’écrivain pour cette femme et qu’il souffre d’une douloureuse et maladive jalousie consécutive à la suspicion d’une possible relation gomorrhéenne d’Albertine avec Andrée, elle devient attentatoire. L’amie qui a provoqué le soupçon de Marcel — les deux interlocuteurs le savent — se trouve précisément à Combray en ce moment. Dans cet exemple inspiré par la littérature, les paroles sont commandées par des intentions qui sont très loin d’une simple constatation.

L’exécration porte d’abord sur des paroles. Ensuite, souvent presque immédiatement, par une métonymie inévitable, l’aversion s’étend à la personne qui les a prononcées à laquelle le récepteur (auditeur ou lecteur) attribue des motifs coupables. En s’exprimant, l’autre veut nous faire du mal ou dévaloriser ce que nous aimons. Bran de lui !

Peu importe, au demeurant, que les paroles énoncées expriment un fait objectivement vérifiable ou falsifiable. Leur caractère explosif ne réside pas dans leur vérité ou leur fausseté mais seulement dans le rapport qu’elles ont avec tout ce que nous chérissons ou détestons. Lorsqu’il montre que c’est la Terre qui tourne autour du Soleil, Galilée éclabousse l’infaillibilité pontificale. Tout un édifice de fables servant encore aujourd’hui à expliquer notre position centrale dans l’univers risque de s’effondrer. Pourtant, en défendant que le Soleil est au centre de l’univers, Galilée ne dit pas la vérité. Les astrophysiciens ne savent pas encore aujourd’hui quel est le centre de l’univers, ni même s’il en a un.

Les théories galiléennes sont cependant blessantes pour tous ceux qui croient que l’Église ne peut se tromper. La réhabilitation de Galilée n’a pourtant pas détruit les mythes et des milliards de naïfs continuent à croire que les êtres humains sont la raison de l’existence de l’univers, ce qui n’est, à mon humble avis, que l’un des symptômes de la mégalomanie communément appelée « folie des grandeurs ».

Il a suffi que les inquisiteurs lui montrent les instruments de torture pour que le philosophe toscan, sagement, se rétractât. Ses juges, en lui montrant les instruments de torture, l’amenèrent à résipiscence et son amende honorable fut lue dans toutes les églises d’Europe. Rien de ce qu’il avait dit ou écrit pour défendre l’héliocentrisme n’était vrai. Le courroux de ses accusateurs était justifié. Bien que condamné à la prison à vie (qui sera commuée plus tard en résidence surveillée), il avait sauvé sa peau.

Ce serait une erreur de se représenter les inquisiteurs comme des sadiques assoiffés de sang et désireux de jouir du spectacle que leur offrirait la douleur de celles et de ceux qui ont eu une parole détestable. Il est plus probable qu’ils étaient, tout comme les bien-pensants qui souhaitent aujourd’hui faire condamner aussi durement que possible les révisionnistes, sincèrement offensés. Pour eux, la rigueur de la punition doit être proportionnelle à l’importance de l’outrage. Pour une fois, même les humanistes admettront qu’une peine sévère dissuadera les gens qui pourraient être tentés par l’expression de mauvaises idées.

Ils ont en cela parfaitement raison. Pour avoir la tête remplie d’idées hérissant les autorités de différents pays, je sais par expérience que je dois éviter d’en assurer la diffusion sous peine de me voir attaqué, à l’instar de Vincent Renouard ou de Ursula Haverbeck, dans mes biens et même dans ma liberté. Je n’ai pas le courage de ces deux-là !

Il ne m’étonnerait pas que quelques ennemis de mes convictions regrettent de ne plus disposer aujourd’hui de cet instrument ô combien efficace qu’était autrefois la peine de mort appliquée après la torture contre les hérétiques. N’est-il pas frustrant, en effet, de voir l’adversaire qui a fait naître en vous ce que vous pensez être une légitime animadversion se tirer d’affaire sans aucune sanction ? Ce souhait qu’il soit puni est aussi naturel que le regret du conducteur respectueux des règles qu’aucun gendarme ne soit présent lorsque le chauffard qui vient de le doubler brûle le feu rouge devant lequel il aurait dû s’arrêter.

Conscients que les paroles sont des actes, nous pouvons accepter qu’elles soient sanctionnées dans certains contextes. Ainsi, lorsque les mots diffusés par l’émetteur de radio des Mille collines exhortaient, par exemple, au génocide de populations (les Tutsi du Rwanda). L’incitation à un massacre est punissable.

Sans doute est-il plus difficile de comprendre pourquoi il faudrait vitupérer les gens qui n’incitent à rien, se contentant d’émettre des doutes vis-à-vis de ce qui est présenté comme la vérité indiscutable parce qu’il est naturellement  interdit de mettre en question un fait, une évaluation ou une prescription auquel notre groupe accorde un statut sacré.

Afin de justifier les persécutions contre celles et ceux qui osent mettre en doute les dogmes officiels, les inquisiteurs avancent qu’ils pourraient blesser des victimes ou leurs descendants. Très bien. Le démocratotalitarisme repose sur des mythes sacralisés. Un vieil anarchiste tel que moi n’a plus qu’à la fermer.

[1] Quand dire, c’est faire – 1 juin 1970

de Austin John Langshaw, aux éditions du Seuil, Paris.

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