Lettre de mars 2020

Être un galet ou une fleur

À l’instar du savoir dispensé par les mythes, la philosophie ne peut plus, depuis qu’elle s’est définitivement séparée de la science, se targuer d’aucun progrès.

Certes, les philosophes font varier leurs thèmes de réflexion privilégiés et adaptent le lexique qu’ils utilisent. Leur encensoir conceptuel glorifie certains termes censés apporter du sens. Les jeunes personnes déboussolées et avides de théories nouvelles les suivent.

Un professeur d’université allemand, Heidegger, encarté au parti nazi (il le fallait pour briguer le poste de recteur de l’université de Heidelberg) mais néanmoins porté aux nues par la gauche française d’après-guerre, parle d’ « étant » et d’ « existant ». Les existentialistes enfourchent cette rutilante bécane langagière pour suivre un nouveau gourou français qui est allé apprendre sa leçon en Allemagne et se proclame « existentialiste ».

Pour être dans le vent, il faut avoir dans sa serviette de professeur «  L’Être et le Néant ». Peu importe que l’on lise ou non l’ouvrage, qui est d’ailleurs particulièrement indigeste, le livre témoignera que son propriétaire est au courant des dernières éjaculations des philosophes.

Alors que la philosophie devient une mode et que le coco Jean-Paul Sartre se vend comme les tailleurs de Coco Chanel, pourquoi relire les penseurs ioniens — Aristote les baptisera plus tard du joli nom d’amoureux de la sagesse —insatisfaits des mythes qui n’étanchaient pas leur soif de raisons ?

La philosophie antique apprendra à se passer de ces histoires sacrées remplies de héros dont les actions m’expliquent ma situation (les mythes cosmogoniques) ainsi que l’obligatoire et l’interdit (les mythes moraux). Elle se retire sur la pointe des pieds du théâtre des explications religieuses au profit d’une science « des premiers principes et des premières causes » balbutiante.

Cependant, prenant connaissance des théories philosophiques de l’univers, l’homme cultivé de l’Antiquité ne se trouve pas plus avancé que celui qui lit aujourd’hui la théorie scientifique du big-bang. Toute la matière était concentrée en un seul point qui a été la source d’une énorme déflagration voici quelques cinq milliards d’années. Encore une belle histoire, certes fondée sur des données d’observation solides mais qui ne permet bien évidemment pas de comprendre pourquoi il y a quelque chose et pas plutôt rien et encore moins pourquoi je suis là.

Les philosophes se sont montrés plus utiles lorsqu’ils ont exercé leur amour de la sagesse sur le Bien et l’Art de vivre plutôt que sur les thèmes des physiciens. Ainsi, l’influence d’Épicure rayonne-t-elle mieux par sa théorie du plaisir comme souverain Bien que par sa conception matérialiste de l’univers décalquant pour l’essentiel celle des atomistes.

Lorsque la pensée hypothético-déductive se délestera des réflexions conceptuelles et spéculatives des philosophes, elle commencera à voler de succès en succès. La science d’un Galilée ou d’un Kepler nous dit COMMENT fonctionne le monde et nous offre le POUVOIR, lorsque nous avons réussi à comprendre des lois naturelles, de le modifier. Avec elle, nous devenons « Maîtres et possesseurs de la nature » selon la magnifique formule de Descartes[1]. En revanche, elle ne lève jamais, ne fût-ce qu’un coin du voile qui dissimule le POURQUOI ultime des choses.

Malgré les développements extraordinaires de la science, seuls les mythes proposent les réponses capables de répondre à nos préoccupations existentielles. Il suffit de croire que j’irai au paradis en suivant les commandements qui me sont proposés pour que je détienne une explication qui à la fois donne un sens à ma vie et des règles à mon action.

Cerise sur le gâteau, l’adhésion à un mythe m’offre le sentiment de sécurité réconfortant d’appartenir à une communauté de croyants. Les liens à ce groupe sont renforcés par l’exercice régulier de rituels, la messe par exemple, reproduisant métaphoriquement les faits et gestes des héros mythiques.

Aucun théologien ne peut remplacer un ancien mythe par un nouveau qu’il jugerait plus efficace. L’insatisfaction doit se limiter à la proposition d’une nouvelle interprétation des mêmes textes. Les fables religieuses sont définitives et intouchables sous peine d’hérésie.

Certes, les individus peuvent faire des progrès dans le sens de la foi qui leur a été inculquée. La religion elle-même ne fait évidemment aucun progrès, puisqu’elle est complètement vraie dès le départ et reste donc un bloc granitique qu’aucun ciseau de sculpteur ne peut modeler. La messe est dite une fois pour toutes.

Le privilège des sectes et des religions consiste à nous garantir le confort de certitudes qui ne seront jamais remises en question. L’impossibilité de tout amendement aux thèses centrales du dogme offre aux fidèles une économie considérable d’énergie intellectuelle. À quoi bon continuer à exsuder des pensées lorsque les textes sacrés peuvent nous apprendre le fin mot de notre histoire ? le théologien est rétrogradé. De penseur qu’il voulait être, il se retrouve glossateur.

Mais que reste-t-il à son collègue et concurrent le philosophe depuis que les sciences expérimentales sont venues tailler les ailes de la chouette de Minerve ? Sa discipline est restée « pensée de la pensée » comme l’écrivait Husserl et travaille donc à mieux comprendre la méthode des sciences ainsi que la logique du langage. La mine à explorer est immense. Les disciplines scientifiques expérimentales font des progrès remarquables de plus en plus rapides. Les techniques et les concepts sont constamment renouvelés et révèlent de mieux en mieux les incompatibilités entre la pensée rationnelle et la pensée mythique.

Par exemple, les découvertes des astrophysiciens rendent toujours plus dérisoires les divagations des systèmes de croyances fondées sur des mythes comme ceux imposés par la religion chrétienne.

Celle-ci nous représente l’univers comme s’il avait été engendré par un être anthropomorphe (puisqu’Il nous parle, qu’Il nous écoute, qu’Il peut se mettre en colère, pardonner et punir, etc. Galilée notait déjà qu’il ne lui manque que des pieds et des mains) afin de « sauver » ses propres créatures (les hommes) sur une petite planète (la Terre) gravitant autour d’une étoile moyenne (le Soleil) appartenant comme 200 milliards de ses semblables à une galaxie spirale (la Voie lactée). « Les astronomes estiment qu’il y a entre 100 milliards et 200 milliards de galaxies dans l’univers connu. »[2]

Tout cela aurait été créé pour la puce nuisible envahissant la surface du globe où elle prolifère comme les cellules cancéreuses un corps. Qui pourrait faire mieux en matière de délire obtiendrait une place de choix au Panthéon des mythographes !

En observant les progrès des sciences et des techniques, le philosophe peut à juste titre se gausser des manipulations toujours efficaces des esprits simples par les gardiens de ces histoires sacrées abracadabrantes. Il est pourtant Grosjean comme devant ! Or, en dévoilant la puérilité de certains mythes, la réflexion philosophique sur la connaissance ne propose rien qui pourrait leur être substitué.

Toute idée de progrès présuppose un but et une progression qui pourrait nous en rapprocher. Mais quel est le but du grimpeur ? Atteindre le sommet, c’est-à-dire le lieu d’où aucune ascension n’est plus possible.

Le sommet de la pensée philosophique ne serait-il pas le point où le promeneur de l’existence découvre sereinement l’absence de sens des questions métaphysiques qui l’ont agité ? Le philosophe selon mon goût veut alors régresser, retourner à l’état de fleur ou même de galet.

La fleur attirant par son odeur les insectes coopérant à la pollinisation ne se pose pas le problème de la justification de son existence. De même le galet tourneboulé pendant des siècles dans le ressac de l’océan, roulé par l’écume. Dépourvu de toute trace de système nerveux, n’a aucun moyen d’imaginer que sa fin (son but) puisse être de s’approcher d’une forme parfaitement polie admirée par des hommes s’interrogeant sur l’esthétique dans la nature.

Ne pourrions-nous régresser jusqu’à l’état de galet ou de fleur ? Le péché originel ne serait-il pas justement d’avoir imaginé que nous pouvions trouver une justification à notre existence ? Cette idée, absente des minéraux, du règne végétal et de la plus grande partie du règne animal, définit notre humanité et nous hisse sur le trône des créateurs des dieux. Elle produit des esclaves dociles obéissant à ceux qui ont le plus de talent pour tromper les gens en les convaincant qu’ils connaissent le fin mot de l’histoire.

[1] René Descartes, Discours de la méthode, texte établi par Victor Cousin, Levrault, 1824, tome I, sixième partie

[2] https://www.gurumed.org/2013/04/03/recensement-galactique-un-univers-visible-au-7000-milliards-de-galaxies-naines/

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