Lettre de février 2020

Séduction

Chère et cher Internaute,

Beaucoup de gens sont fiers de leur métier. Quant à moi, il m’arrive de craindre qu’en avouant mon occupation principale je m’expose à l’ignominie. À temps plein, j’exerce en effet l’activité de domestique pour chien ou, plus précisément, pour une chienne.

Elle me demande de lui ouvrir la porte et, fidèle huissier, je m’exécute. De se promener, et nous voilà dehors. Elle a faim et je me précipite en cuisine. Elle souhaite courir en jouant avec des congénères et je la conduis dans un espace chiens spécialement conçu à cet effet. S’il lui arrive de déféquer dans un endroit inapproprié, je ramasse soigneusement ses déjections en les récoltant dans un sac en plastique. Si elle tombe malade, je convoque la vétérinaire et je me rends au plus vite à la pharmacie du coin pour commander ses prescriptions.

La maîtresse dont j’ai vocation à combler tous les souhaits s’appelle Elisa. Par ce mot de « maîtresse » il ne faut entendre qu’un rapport de patronne à serviteur car je ne suis pas zoophile. Il est inconcevable qu’un véritable cynophile le soit. Cela équivaudrait à avoir un rhume et la grippe en même temps, coïncidence impossible selon l’auteur d’un article médical que j’ai lu sur Internet.

Reste que les femmes aussi bien que les hommes pratiquent la zoophilie depuis la nuit des temps. Le terme désigne aujourd’hui le commerce érotique avec des animaux, les exercices que l’on qualifiait autrefois de « bestialité ».

En recommandant de condamner à mort les amateurs de sexe avec les êtres vivants dénigrés comme « bêtes » par l’Eglise, la Bible a institué une sorte d’exception culturelle. Malgré cet ostracisme religieux, la zoophilie n’a été officiellement punie par les législations de la plupart des pays du monde qu’au vingt et unième siècle (en France en 2004, en Belgique en 2007).

L’unique raison de m’opposer aux pratiques zoophiles tient, comme pour la pédophilie, à l’absence de consentement authentique. Dans la majorité des cas, il s’agit bel et bien de viol. Néanmoins, avancer que le comportement bestial est contre nature n’a pas de sens. Les femmes et les hommes sont également des animaux. Un chien qui s’excite en se frottant à la jambe de sa maîtresse est-il pour autant un vilain zoophile ? J’ai connu une tortue qui accourait pour se branler sur les pieds de son propriétaire, qui était pompier, lorsque ce dernier enfilait ses bottes !

Qu’y a-t-il de plus contre nature ? Planter son dard dans le vagin d’une chèvre ou dans l’anus d’un compagnon homosexuel ? Il me dérange seulement que la bique, représentée ici dans cette lithographie de Paul Avril, n’a sans doute pas été consultée et n’a donc pu donner son accord. En cela, elle ne diffère pas des éphèbes esclaves qui suçaient les philosophes de la Grèce antique à la fin du banquet.

Le consentement de tous les participants me paraît la seule pierre de touche permettant d’établir le caractère licite d’un rapport sexuel. Cependant, est-il possible de préciser à quel âge nous sommes en mesure de consentir effectivement ? Lorsque l’ex-député européen Daniel Cohn-Bendit se laissait ouvrir la braguette par un enfant et acceptait ses caresses[1], pouvait-il arguer que le bambin le voulait ?

Un consentement devrait toujours être un acte libre. Mais toute séduction n’est-elle pas au contraire une entreprise de déconstruction du libre arbitre d’un(e) autre qui devient ainsi dépendant(e) du désir qu’a pu faire naître, volontairement ou non, son séducteur ? Enfant aussi bien qu’adulte, nous sommes tous exposés au risque d’être embabouiné. Séduire c’est tromper, amadouer, charmer, embobiner.

Qu’il provienne d’une femme, d’un homme, d’un enfant, d’un animal le charme agissant pour ensorceler un être qui s’en trouve comme hypnotisé est parfois si peu intentionnel que le charmeur peut être parfaitement inconscient du pouvoir qu’il exerce. N’est-il pas possible également de tomber amoureux d’une œuvre d’art, d’un objet ? Le mythe du sculpteur Pygmalion éperdument épris de sa statue Galatée illustre cette possibilité.

Être subjugué est encore, s’il se peut, moins volontaire que la fascination quelquefois préméditée exercée par le séducteur. Mais très souvent, même celui qui veut séduire a été lui-même envoûté par l’objet de son désir. S’il a décidé de se lancer dans une entreprise de séduction, c’est qu’il était ensorcelé.

La plupart des gens veulent culpabiliser les actes que leur religion réprouve. Ils admettent difficilement qu’aucun désir n’est librement choisi. Que leur détermination soit génétique ou environnementale ne change rien.

Personne n’est coupable de ses attirances ! Aussi bien le zoophile, le pédophile, l’homosexuel, le fétichiste, l’incestueux, le masochiste et même le sadique sont-ils tous innocents. L’individu n’a jamais existé qui, après une réflexion comparative, aurait pris le parti de devenir un prédateur d’enfants ou un tortionnaire, d’être attiré par un parent ou de se retrouver en érection en éprouvant la souffrance.

L’absence de culpabilité n’implique pas que ces personnes doivent échapper à toute sanction. Un amateur de belles voitures peut connaître un désir très fort de posséder une Ferrari sans échafauder de plan pour en voler une. Il n’a certes pas choisi d’être attiré par cette marque d’automobile mais il renonce à se l’approprier illégalement à cause, par exemple, des peines encourues. Si un système juridique était rationnel, il dissuade répare des sanctions sévères le zoophile violant des animaux ou le pédophile des bambins qui sont potentiellement dangereux pour d’autres êtres vivants.

L’homosexualité est malheureusement encore réprimée sans discernement dans beaucoup de pays du monde. Elle l’était encore en Angleterre, lorsqu’en 1952 Alan Turing fut condamné à prendre des œstrogènes pour éviter la prison. Il fut poussé au suicide par une société haïssant sa différence. Pourtant, la majorité des homosexuels ne sont pas des violeurs. Ils ne font aucun mal à autrui. Il est donc très rationnel de les laisser se comporter, avec des adultes consentants, à la manière dont leur carte génétique les y incite.

Si nous voulions établir une typologie des orientations sexuelles, nous devrions nous interroger sur les critères permettant de les classer. La grille de compréhension chrétienne est basée sur le péché. Les activités sexuelles qui n’ont pas pour finalité la reproduction sanctifiée par un mariage sont coupables. Pour éviter aux homosexuels l’opprobre d’une condamnation, il est possible de médicaliser leur inclination et de les pousser à des cures qui les « guériront ». Mais si l’homosexualité était une maladie, pourquoi diable en faire un péché ?

Refusant ce modèle, de plus en plus de gens pensent qu’une activité sexuelle visant à jouir sans exercer de contraintes physiques ou morales sur un(e) partenaire n’est pas moralement condamnable. Pourtant, les adeptes des religions du livre (judaïsme, christianisme, islam) n’en démordent pas. L’activité sexuelle est bel et bien le péché originel. Ce n’est qu’après avoir goûté aux fruits défendus que la première femme et le premier homme savent qu’ils sont nus. Leur péché leur permettra d’obtenir une descendance. Voilà des évidences qui trahissent la nature sexuelle du forfait. Le Dieu de la braguette est jaloux et furibond. Les petits jouisseurs doivent être punis ! Ève tente maladroitement de se disculper en faisant porter toute la faute sur le serpent. Elle n’échappera pourtant pas à l’ire d’un créateur qui connaît déjà la duplicité féminine.

« Il dit à la femme : J’augmenterai la souffrance de tes grossesses, tu enfanteras avec douleur, et tes désirs se porteront vers ton mari, mais il dominera sur toi. » (Genèse, 3, 16)

Sympathique personnage qui réprime tout ce qui lui déplaît par la torture ! Il ordonnera plus tard les épurations ethniques racontées dans l’Ancien Testament.

De nos jours, le diable n’a plus la forme d’un serpent. Il se déguise en satyre priapique dont le caractère monstrueux est dénoncé par les associations féministes. Le juif Dominique Strauss-Kahn, le juif Roman Polanski, le juif Harvey Weinstein, — cela ressemble à un complot dénoncé par l’extrême droite antisémite ! Mais non, Gabriel Matzneff, issu de la petite noblesse russe chrétienne, les rejoint en infamie. Tous embarqués par les meutes de harpies enragées sur la charrette qui les conduit au pilori réservé aux grands pécheurs sexuels. A personne ne vient l’idée de blâmer les femmes ou les petites filles qui écartent les jambes pour le seul plaisir de séduire un personnage important, pour que l’on parle d’elle, pour obtenir un rôle, pour connaître le charme d’un romancier.

Adam porte aujourd’hui seul le poids de la faute. Il est physiquement plus fort et c’est lui qui, dans la nature, chasse les femelles pour les posséder avec ou sans leur consentement et défie ses concurrents. Les petites salopes savent utiliser les lois naturelles à leur profit. Il suffit de les regarder, dans les classes des lycées, dévoilant tout ce qu’elles peuvent pour émoustiller les adultes. Elles exigeront plus tard des sanctions pour tous ces démons coupables de vouloir les baiser.

Pourquoi des milliards de gens ont-ils, pendant des millénaires, courbé l’échine devant ce Dieu unique et inique dont le principal souci semblait être de contrôler la manière dont les babouins humains utilisent leurs organes génitaux ? Nous suffit-il qu’un mythe nous soit proposé pendant notre tendre enfance pour qu’il marque pour toute la vie nos cerveaux qui ne pourront jamais être lavé complètement de cette poix gluante ?

[1] Valeurs actuelles publiait récemment un extrait de son livre « Le Grand Bazar » : « Il m’était arrivé plusieurs fois que certains gosses ouvrent ma braguette et commencent à me chatouiller. Je réagissais de manière différente selon les circonstances, mais leur désir me posait un problème. Je leur demandais : “Pourquoi ne jouez-vous pas ensemble, pourquoi vous m’avez choisi, moi, et pas les autres gosses ?” Mais s’ils insistaient, je les caressais quand même. » (https://www.valeursactuelles.com/societe/video-affaire-matzneff-des-propos-de-daniel-cohn-bendit-sur-ses-rapports-emotionnels-et-meme-sexuels-avec-des-enfants-refont-surface-114879)

2 Comments

  • Texte perturbateur et très bien ficelé.
    Que veut dire consentir, si nous sommes déterminés biologiquement? Est-ce une grimace de plaisir ou satisfaction? Alors les animaux seraient consentants…
    Et la punition vue seulement comme empêchement de nuire, est-elle acceptable? Qu’est-ce que nuire? Causer de la souffrance. Mais toute souffrance serait-elle mauvaise et à éviter?
    Quant à l’interprétation sexuelle de la Genèse… Elle me semble abusive  – même pas Augustin la commenta dans ce sens (http://www.clerus.org/bibliaclerusonline/pt/dnc.htm#zr).
    Voilà autant de questions dont la réponse m’échappe… et qui mériteraient de nouvelles lettres!

    • Merci pour ce commentaire pertinent même si très jésuitique.
      Il vaut mieux s’adresser à Dieu qu’à ses saints, donc à la Bible plutôt qu’à Saint-Augustin. Si l’on commet un péché et qu’à partir de là, on se rend compte que l’on est nu et que, comme conséquence, on a une descendance, il faut un esprit vraiment retors pour ne pas comprendre la nature de ce péché.
      Chacun sait que les théologiens sont les champions des interprétations biaisées qui sauvent la face !
      Oui, toute souffrance est mauvaise et elle constitue même la définition du mal.

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