Lettre de janvier 2020

La soif de comprendre

Je me souviens qu’un adolescent m’avait attendu dans le couloir à la sortie d’un de mes cours de philosophie pour m’apostropher en me demandant : « Monsieur, qu’est-ce qu’il y aura après ma mort ? ». Je lui ai répondu ce que je tiens encore pour absolument certain : après ta mort, il  y aura TOUT, sauf toi ! (J’ai raconté cette anecdote dans le 169e Propos d’un iconoclaste.)

Une des propositions les plus citées  et la dernière du Tractatus logico-philosophicus de Ludwig Wittgenstein énonce que « Ce dont on ne peut parler, il faut le taire[1] ».

Or, que font les philosophes qui n’ont rien à dire ? Au pire, ils disent qu’ils n’ont rien à dire et cet aveu leur fait endosser le costume de quelqu’un qui aurait effectivement quelque chose à communiquer. Au mieux, ils tentent d’énoncer les raisons pour lesquelles ils ne comprennent rien.

Pourtant les métaphysiciens ne peuvent s’empêcher de formuler des interrogations très préoccupantes pour beaucoup d’hommes et de femmes. « Pourquoi est-ce que j’existe ? » « Pourquoi y a-t-il quelque chose et pas plutôt rien ? » « Que se passe-t-il après la mort ? » « Quel est le sens de ma vie ? »

Selon toute vraisemblance, les animaux ne se posent pas ce genre de questions. Je vois un chien qui se demande comment franchir la clôture qui le sépare de son maître, je ne l’observe pas qui s’interroge à propos du sens de son existence. Il s’agirait donc d’une différence spécifique.

En accédant à l’humanité, l’animal humain devient la bête métaphysique. Il a appris que le langage (gestes ou paroles) pouvait lui donner des réponses utiles. Où se trouve le gibier ? Qui a tué l’ours ? Pourquoi celui-là prépare-t-il du feu ?

Platon découvre que la pensée n’est rien d’autre qu’un langage de soi à soi. Mais ce langage, est-il un outil adapté pour satisfaire toutes les requêtes de notre soif de comprendre ?

Rien de tel qu’une histoire fabuleuse pour répondre à toutes les questions, qu’elles soient pourvues ou dépourvues de sens.

Lorsque la soif est intense, quelqu’un qui parvient à persuader ses interlocuteurs qu’il détient la clé de la source acquiert sur eux un pouvoir considérable. Il a donc un grand intérêt à proclamer qu’il connaît les réponses que les pauvres mortels rechercheront toujours en vain.

En inventant une entité ad hoc ainsi qu’une histoire mythique où elle trouve son rôle, nous créons une explication universelle ayant le pouvoir de résoudre tous les mystères. Aucun questionnement ne résiste.

Pourquoi la tempête s’est-elle levée ? Parce que nous avons provoqué le courroux d’Éole qui a soufflé plus fort que d’habitude. Pourquoi sommes-nous sur Terre ? Parce qu’un créateur nous a voulus et nous a envoyé un rédempteur afin que nous puissions atteindre un jour le royaume des cieux. Pourquoi devons-nous obéir ? Parce qu’un prophète nous a fait parvenir une table sur laquelle étaient écrites les lois. Pourquoi mon enfant est-il autiste ? Parce que le seigneur vous met à l’épreuve, vous et lui afin que vous vous retrouviez pour l’éternité dans le ciel.

Même les questions saugrenues sans aucune signification peuvent trouver leur réponse. Pourquoi la vierge Marie a-t-elle conçu un enfant sans avoir de rapports sexuels ? Parce qu’un ange lui est apparu et lui a fait cette promesse.

Longtemps j’ai été très enclin à penser qu’il fallait être un crétin patenté pour croire les énormes balivernes du christianisme. Or, un de mes meilleurs amis qui est aussi remarquablement intelligent est catholique et affiche chez lui des portraits de Sa Sainteté le pape. Je pourrais bien sûr établir également une longue liste des génies qui, comme Descartes ou Pascal, ont toute leur vie défendu des propositions dictées par leur foi qui ne sont pour moi que des sottises.

L’homme qui inventa le triangle qui porte aujourd’hui son nom ou celui qui a imaginé la géométrie analytique tenaient probablement pour une certitude que le Dieu de leur religion avait envoyé sur Terre son « fils ». Il lui avait donné une forme humaine ainsi qu’une destinée qui l’emporterait vers la mort au terme d’un supplice atroce. Toute cette douleur est censée « racheter » notre péché originel, une tache sur notre curriculum dès notre naissance… Il est difficile de faire mieux en matière d’absurdité !

Il me plaît d’imaginer des extraterrestres assez rationnels pour avoir conçu et réalisé un vaisseau spatial capable de les emporter chez nous. Que penseraient-ils d’une fable comme celle-là ? Probablement suspecteraient-t-ils que les Homo sapiens qui y croient sont atteints par une maladie mentale particulière qui leur a été inoculée pendant leur enfance.

L’enfance de Pascal ou de Descartes se serait-elle en effet passée à l’autre bout de la terre, chez les Indiens d’Amérique ou les Pygmées du Congo ou dans les forteresses bouddhistes de l’Himalaya, il ne fait aucun doute que ni l’un ni l’autre de ces grands penseurs n’aurait continué à batailler, la maturité atteinte, pour défendre les galéjades de leur religion.

Le catholicisme n’a peut-être pas atteint le talent des Grecs et des Romains dans l’invention d’une multitude de personnages mythiques. Il utilise cependant des entités — le Saint Esprit, le Père, le Fils, la mère de Dieu, le Malin — qui, une fois mises en scène dans les mythes, permettent de célébrer les rituels commémoratifs cimentant la communauté des croyants.

La foi est une alternative économique à la compréhension. Credo quia absurdum[2]. Lorsqu’un phénomène me paraît tellement incompréhensible que je le considère comme absurde, je peux toujours le croire.

Cependant, une croyance n’est jamais un acte librement choisi. Elle n’est pas déterminée par une préméditation consciente mais elle résulte plutôt d’un conditionnement très souvent installé pendant l’enfance.

Il est vrai que le cerveau humain est effectivement un instrument merveilleusement développé pour comprendre et résoudre différents problèmes. Lesquels ?

Selon l’éthologue et philosophe Richard Dawkins notre cerveau nous aide à remplir trois tâches essentielles à la vie : trouver la nourriture, un partenaire de reproduction et les moyens d’échapper aux dangers.

Sur cette gamme à trois notes se jouent une infinité de variations. Ramasser une quantité importante d’aliments se révélera un moyen pour attirer une femelle et se reproduire, un partenaire sexuel augmente les possibilités de se défendre contre les prédateurs, etc. Un poème, une pièce de théâtre ou un roman peuvent être d’abord des moyens de séduction et devenir par la suite des sources de revenus.

L’organe cérébral a permis à l’humanité de conquérir la planète dès l’instant où est apparu le langage articulé qui lui a permis de mettre ses découvertes en réseau. Pourtant son efficacité a toujours été limitée à des questions « comment » ou à des questions « pourquoi ». Ces dernières interrogent la pertinence d’un moyen par rapport à un but défini.

Pourquoi faut-il légèrement dégonfler les pneus en empruntant cette route verglacée ? Le cerveau trouvera des réponses satisfaisantes à ce genre de demande. Peut-être est-ce trop simple pour les esprits philosophiques alambiqués : un moyen est satisfaisant s’il fonctionne lorsqu’il est testé. Au contraire, un progrès vers un but ultime qu’un mythe fait miroiter ne peut être mis au banc d’essai. Comment s’assurer qu’un saint est au ciel ? Notre cerveau est dans l’incapacité irrémédiable de penser le but ultime échappant à toute représentation. Il n’existe aucune réponse rationnelle à une question pour-quoi qui donnerait le sens du tout parce que le tout n’a aucun sens concevable.

En d’autres termes, plus métaphysiques, pour que l’être ait un sens (pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien ?) il faudrait que quelque chose en dehors de l’être le lui donne. Mais précisément, qu’est-ce qui pourrait être en dehors de l’être sinon le non-être ? Nous revoici en absurdie, le pays des théologiens.

Il est par conséquent important de distinguer les interrogations pour-quoi ultimes des pourquoi limités à un but fini. Les mythes donnent un semblant de réponse, peut-être psychologiquement satisfaisant, aux premières. En répondant « parce que Dieu l’a créé » à celui qui demande « pour-quoi y a-t-il quelque chose et pas plutôt rien ? », Le croyant ne fait que différer la question. Pour-quoi, en effet, y a-t-il Dieu ? Faut-il un Dieu bis qui en justifierait l’existence ? Pour ma part, je crois que Karamatchouk a créé Dieu dans le but de l’aider à créer des cercles carrés. Mais qui a créé Karamatchouk ?

À celui qui proclame que Lui, au contraire de l’univers, est incréé, nous ne pouvons que suggérer de faire l’économie de ce personnage de fable. Pourquoi ne serait-ce pas le monde des galaxies qui n’aurait jamais eu aucun créateur ? Le principe de Lavoisier (rien ne se crée, rien ne se perd, tout se transforme) inspiré par une maxime d’Anaxagore devrait s’appliquer à la totalité de l’univers que les astrophysiciens découvrent. Soumis aux lois de l’évolution, notre cerveau a réussi à concevoir des instruments qui démultiplient les possibilités de nos organes des sens. Dans ce Grand Tout où évoluent les galaxies et les nébuleuses, il nous démontre notre insignifiance. Le délire de la puce ivre des élixirs distillés par les religions consiste à vouloir à tout prix que tout cela ait été créé pour elle par un Dieu idiot.

[1] „Wovon man nicht sprechen kann, darüber muß man schweigen“. En français : Tractatus logico-philosophicus, Ludwig Wittgenstein (trad. Gilles Gaston Granger), éd. Gallimard Tel, 1993  (ISBN 2-07-075864-8), p. 112.

[2] Je crois parce que cela est absurde. Saint Augustin utilise une formulation proche : credo ut intelligam (je crois pour comprendre).

1 Comment

  • Jacques Van Rillaer

    (7 janvier 2020 - 20 h 53 min)

    La compulsion à comprendre, qui caractérise le genre humain, a fait faire d’extraordinaires découvertes et a produit, comme on le lit ci-dessus, de fantastiques chimères.
    Pour prolonger la réflexion de Gilbert sur la difficulté d’avouer qu’on ne sait pas et qu’on ne saura peut-être jamais, je cite quelques phrases extraites de « Sapiens » de Y.N. Harari sur la révolution scientifique comme prise de conscience de notre ignorance :
    « Les traditions prémodernes du savoir comme l’islam, le christianisme, le bouddhisme et le confucianisme affirmaient que l’on savait déjà tout ce qu’il était important de savoir du monde. Les grands dieux, ou le Dieu tout-puissant, ou les sages du passé possédaient une sagesse qui embrassait tout, et qu’ils nous ont révélée dans les Écritures et les traditions orales. Le commun des mortels accédait à ce savoir en se plongeant dans les textes anciens,
    les traditions et en les comprenant convenablement. Il était inconcevable que la Bible, le Coran ou les Vedas fussent passés à côté d’un secret crucial de l’univers : un secret qui pourrait encore être découvert par des créatures de chair et de sang. […]
    De tout temps, même aux époques les plus pieuses et conservatrices, des hommes prétendirent qu’il y avait des choses importantes dont toute la tradition était ignorante. Mais ils furent habituellement marginalisés ou persécutés… ou trouvèrent une nouvelle tradition et se mirent alors à affirmer qu’ils savaient tout ce qu’il y a à savoir. Mahomet débuta sa carrière religieuse en condamnant ses frères arabes qui vivaient dans l’ignorance de la vérité divine. Mais lui-même ne tarda pas à affirmer qu’il savait toute la vérité, et ses disciples se mirent à l’appeler “le Sceau des Prophètes”. Dorénavant, plus besoin de révélations en sus de celles de Mahomet. »

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *