Lettre de décembre 2019

Les dérives de l’action

L’effet banquise

Les oreilles se sont accoutumées au crissement de la glace superficielle écrasée par les skis. Elles ne peuvent s’habituer aux mugissements de la banquise émettant sa plainte sur son matelas d’air comprimé.

Les quelques centimètres de peau exposée autour des yeux sont fouettés par la neige et brunis par le froid. Il faut tirer les lourds traîneaux pour aider les chiens à bout de force. Progresser ou mourir. Les hommes savent que quelque part vers le sud se trouve une île où se trouve le poste le plus septentrional des baleiniers de l’Arctique.

Vivre revient à être animé. Aristote avait parfaitement compris que la propriété d’être en vie est assimilable à un mouvement. Il se posait dès lors la question du premier moteur. Dieu est ce qui met en branle. Amibes ou êtres humains, unicellulaires ou grands singes, plantes de la forêt ou oiseaux du ciel, tout ce qui vit se meut.

Le parcours se produit-il de bas en haut ou latéralement comme chez les végétaux ? Suit-il une courbe comme les planètes ? L’idée de mouvement est indissociable de celle de sens. Les végétaux vont chercher la lumière dans une croissance où ils sont souvent en concurrence les uns avec les autres. Les animaux s’engagent souvent dans de longues courses pour trouver de la nourriture ou les œufs qu’ils féconderont ou encore pour échapper à un danger. Conscientes ou inconscientes, les finalités définies par les lois de l’évolution guident les cortèges de saumons remontant les rivières pour déposer près de la source leur liquide séminal ; elles orientent les escadrilles de papillons traversant un continent pour se reproduire ; elles déterminent les routes des tortues se hissant sur le sable des plages vers le lieu où elles creuseront un trou avant d’y déposer leurs œufs…

Les explorateurs polaires du dix-neuvième siècle, après que leur navire avait été fait prisonnier des glaces et qu’il devenait évident qu’il fallait renoncer à l’espoir de gagner une mer libre, se décidaient à quitter l’épave en passe d’être broyée pour se sauver en retrouvant une présence humaine. Les malheureux matelots de l’expédition Franklin, après deux hibernations dans la nuit polaire, ont ainsi déambulé pendant des centaines de kilomètres. Or, lorsqu’ils faisaient le point, ils constataient qu’ils n’étaient pas aussi loin qu’ils l’avaient espéré. C’est que la banquise sous leurs pieds dérive ! Elle est en mouvement et peut même faire un tour complet du pôle. Ainsi, marchant vers le Sud, ils étaient transportés vers le Nord-Est par le vortex des glaces.

À la fin du mois de novembre 2019, le monde a été alerté sur la détresse de l’explorateur Mike Horn tentant, avec un collègue, de traverser l’océan Arctique à pied. « Normalement, la dérive devrait permettre aux explorateurs de progresser de quelques kilomètres supplémentaires chaque jour, “mais les vents poussent la glace vers le Groenland et ils ont reculé de trois à cinq kilomètres par jour”. »[1]

Ne sommes-nous pas, nous aussi, soumis à l’effet banquise dans de nombreux domaines de notre existence ? Insidieusement, le fleuve du temps nous emmène vers des destinations où nous n’avions pas le projet de nous rendre. Combien de jeunes gens qui s’aimaient passionnément peinent, après quelques décennies, à reconnaître le partenaire avec lequel ils avaient décidé de partager le voyage de la vie ? Chacun a été emporté sans en avoir conscience dans une direction différente de l’autre.

Qu’as-tu fait de ton talent ? La parabole de Mathieu (Math 25, 14-30) est censée louer le travail et l’esprit d’entreprise. Le pauvre esclave qui n’a reçu du maître qu’un seul talent va le cacher sous terre. C’était sans compter sur le retour du maître qui l’intimide. Il lui rend donc l’argent sans autre résultat que de se faire insulter (« Serviteur mauvais et paresseux »). Et de voir l’argent confisqué (« Enlevez-lui donc son talent et donnez-le à celui qui en a dix. »). Sa volonté de mettre quelque chose de côté se retourne contre lui. Il dépend complètement du tyran qui l’emploie. Ses actions ne le libèrent pas de cette banquise déterminant son existence. Impuissant, il ne peut qu’assister à son dépouillement au profit du plus riche. L’argent qu’il a enterré pour le conserver, son despote lui reproche de ne l’avoir pas investi et le lui arrache avant de le condamner à l’enfer (« Quant à ce serviteur bon à rien, jetez-le dans les ténèbres extérieures ; là, il y aura des pleurs et des grincements de dents ! »).

L’action entreprise par ce misérable esclave l’a conduit à sa perte. Il est victime de ce que Max Weber aurait appelé l’antinomie de l’action et de la connaissance. Les valeurs que nous défendons ne sont jamais ni vraies ni fausses. Aucune science ne nous dira jamais qu’une action est bonne ou mauvaise, aucune science ne plaide pour une valeur. Nos valeurs peuvent cependant être trahies par notre méconnaissance des conséquences effectives de nos actions. La connaissance objective pourrait nous aider à anticiper les conséquences d’une action possible mais elle n’est pas toujours souhaitée.

Pour beaucoup de gens, la vie des êtres humains est une valeur cardinale. Il va de soi qu’il faut consacrer toutes nos ressources à la sauver, en toutes circonstances. Malheureusement, un sauvetage entraîne parfois un grand nombre de victimes induites par l’action humanitaire.

Les famines qui ont sévi chez les populations du Sahel ou d’ailleurs ont mobilisé toutes les bonnes volontés des associations ravies d’apporter à ces malheureux les sacs de riz et de blé ainsi que les boîtes de lait en poudre.  Quoi de plus admirable que de sauver des affamés ? Les bébés décharnés sous les caméras gourmandes d’images altruistes semblaient remercier les généreux donateurs pour leur munificence.

Quelques générations plus tard, les 100 000 rescapés de la famine sont devenus 1 million de crève-la-faim. Le blé et le riz généreusement distribué ont supprimé toute velléité de gratter une terre aride qui n’offrait qu’une récolte invendable dès l’instant où des distributions gratuites d’aliments étaient organisées.

Toutes les fois que des vies humaines sont en péril, les valeurs humanistes font une obligation à ceux qui les reconnaissent de tout entreprendre pour que ces enfants, ces femmes et ces hommes échappent à la mort. Personne n’est prêt à endosser une responsabilité pour les conséquences possibles à long terme de ce sauvetage.

Il arrive malheureusement que des déterminants, aussi inévitables que les mouvements de la banquise sous les pieds des explorateurs polaires, conduisent à la mort d’autres personnes qui seraient restées en vie si aucune action humanitaire n’avait sauvé les premiers.

Les noyés de la Méditerranée ont ainsi fait les frais de la mansuétude dont ont bénéficié les premiers arrivants. Qu’il suffise pour s’en convaincre de se représenter les conséquences qu’aurait pu avoir un accueil musclé (par exemple en envoyant par le fond les bateaux semi-rigide des passeurs) des réfugiés sans-papiers en provenance de Libye. Les téléphones portables auraient fonctionné pour prévenir qu’il ne fallait plus essayer de passer. En coupant le cordon ombilical de l’assistance, les gardes frontières auraient effectivement sauvé de la noyade 4.000 candidats de l’année suivant leur action.

Dans un autre registre, je me suis souvent demandé combien de jeunes avaient eu le désir de goûter un produit stupéfiant illicite après qu’un professeur de morale avait attiré leur attention sur les dangers de sa consommation. La volonté de mettre en garde pour éviter la diffusion des drogues s’est quelquefois transformée en un prosélytisme involontaire.

La condamnation est tout aussi risquée que la pédagogie prophylactique. Affligeante banalité qui se vérifie depuis le péché originel : lorsque quelque chose défendu, cela suscite l’envie d’essayer. Un objet ou un comportement proscrit devient attirant !

L’illégalité peut aussi être intéressante économiquement. Les Américains n’ont peut-être jamais autant consommé d’alcool que pendant la période de la prohibition obtenue par les ligues de vertu.

Toute interdiction emporte ainsi avec elle une certaine force d’encouragement contraire à l’intention des législateurs. Les condamnés eux-mêmes apparaîtront quelquefois comme les victimes d’un pouvoir injuste. Leurs souffrances seront la meilleure réclame pour l’infraction de l’interdit. Parlerions-nous encore aujourd’hui de Giordano Bruno si les inquisiteurs ne l’avaient pas fait conduire, nu sous sa robe de bure avec la langue entravée par un étau, au bûcher dressé sur le Campo Dei Fiori à Rome ?

Interdire de formuler une pensée provoque la pensée. Les fanatiques défenseurs de l’imbécile loi Gayssot[2], par exemple, devraient y réfléchir. Tant de vérités ont été frappées d’anathème qu’il suffit qu’un énoncé soit légalement proscrit pour que les bons esprits se disent qu’il doit avoir quelque chose de vrai.

Les féministes qui ont tenté d’empêcher la diffusion du film du réalisateur prédateur sexuel lui ont rendu le meilleur service. « Avec « J’accuse », Polanski arrive en tête du box-office français malgré la polémique »[3] Convenait-il d’écrire « malgré » ou bien « grâce à » ? Il est indéniable que la polémique a offert à l’œuvre une publicité inespérée.

La grande frustration des censeurs devrait être que l’ouvrage condamné se retrouve par leur action auréolé de l’attention nouvelle qui se porte naturellement vers tout ce qu’ils tentent d’étouffer. N’y a pas là quelque chose de réjouissant ?

[1] https://www.7sur7.be/monde/l-explorateur-mike-horn-en-difficulte-dans-les-glaces-de-l-arctique-on-est-au-bout-de-nos-forces~adb79365/

[2] Cette question a été évoquée dans la Lettre de novembre.

https://argumenter.com/2019/11/01/lettre-de-novembre-2019/

[3] https://www.huffingtonpost.fr/entry/jaccuse-de-polanski-arrive-en-tete-du-box-office-francais-malgre-la-polemique_fr_5dd597a3e4b010f3f1d1d3bc

1 Comment

  • En lisant les derniers paragraphes, on pense à cette constatation, volontiers rappelée en anglais : «Bad publicity is publicity»
    On pense aussi à «l’effet Streisand» : la tentative d’empêcher la divulgation d’informations — simples rumeurs ou faits véridiques — provoque l’effet inverse.
    Pour des illustrations célèbres, à commencer par Mme Barbra Steisand, voir Wikipédia.

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