La Lettre d’octobre 2019

Blasphème

 

« Blasphémez, jeunes filles et jeunes gens, autant que vous le voulez, autant que vous le pouvez. En vérité, je vous le dis : il n’y a pas de paroles sacrées. Ceux qui vous ont fait croire le contraire voulaient seulement vous voir à genoux. Quel spectacle ! »[1]

Un Inspecteur général qui servait le Ministre de l’Éducation Nationale français m’a dit un jour, dans une conversation privée, sur un ton de reproche, « Mais vous blasphémez, Monsieur… ». Je ne me rappelle plus les paroles qui l’avaient offusqué mais je me souviens très bien, aujourd’hui encore, de ma repartie. « Il est impossible à quelqu’un qui ne croit strictement en rien de blasphémer. »

Pour celui-là, en effet, aucun credo n’est sacré. Par exemple, il vous est loisible de crier partout que Karamatchouk est un fieffé coquin sans que cela soit pour vous un blasphème puisque personne ne croit en son existence, sauf moi. De cette manière, nous commençons à voir que le concept de blasphème a une dimension intrinsèquement statistique. Aussi, le concept de blasphème est-il culturel. Les croyances dominantes de la grande majorité d’une population sont blasphèmogènes. Il est permis de se moquer des croyances des autres si l’on ne vit pas parmi eux.

En deux mille cinq, un étudiant en physique, Bobby Henderson, comme moi amateur de turlupinades, inventait le « Monstre de spaghetti volant ». Celui-ci serait la seule véritable divinité. La cause du réchauffement climatique est la diminution du nombre de « pirates ».

Une nouvelle religion était née : le pastafarisme dont les adeptes commencèrent à se couvrir la tête de passoires destinées à égoutter les pâtes. Les ennuis avec la justice commencèrent lorsqu’ils prétendirent placer des panneaux annonçant les heures du culte spaghetti à proximité des emplacements annonçant les horaires des messes à l’entrée des villes et des villages.

En Allemagne, la procédure a duré plusieurs années avant qu’un juge leur impose de retirer toute annonce de leur cérémonie (« La Messe des nouilles »). Se fut-il agi d’un culte musulman ou juif ou bouddhiste ou shintoïste, vous pouvez parier que l’annonce de l’horaire des réunions eût été tolérée. Alors ? Où est la différence ? Elle est simple. Le mouvement pastafarien est perçu comme, et est sans aucun doute, une parodie.

« … le pastafarisme ne pouvait être rattaché à aucune foi religieuse identifiée. Le pastafarisme est une parodie de religion créée en 2005 par un étudiant de l’université d’État de l’Oregon, Bobby Henderson. Il entendait ainsi protester contre l’enseignement du créationnisme à l’école aux USA, qui conteste la théorie de l’évolution des espèces. »[2]

Toute parodie est une contrefaçon révélant des aspects ridicules de la réalité imitée. Elle est moqueuse. Toute moquerie est ressentie comme insultante. Toute insulte d’un être considéré comme vénérable par des zélotes est pour eux blasphématoire.

La dérision dirigée vers un objet idolâtré est conçue comme une agression douloureuse. Elle provoque une ire vengeresse. Le blasphème est donc naturellement puni sévèrement partout où les idolâtres se sentant diffamés ont le pouvoir. Les régions les plus religieuses de l’Islam — mais n’est-ce pas déjà une maladie mentale que d’être musulman ? — imposent toujours la peine capitale aux blasphémateurs.

Le sentiment que quelque chose est sacré s’accompagne d’un engagement à le défendre en toutes circonstances et par tous les moyens. L’ensemble des objets perçus comme sacrés est éminemment variable d’un individu à l’autre. Beaucoup considèrent par exemple que leur mère est sacrée, mais pas tous. Le plus sacré est évidemment la divinité de votre religion, mais quelle religion pratiquez-vous ?

Parmi les quelques centaines de cultes qui ont pignon sur rue à travers le monde, quelle est ou devrait être la divinité inattaquable et incritiquable pour tous les êtres humains ? Pour un être qui souhaite raisonner rationnellement, la réponse est claire et nette : aucune !

Il m’est arrivé d’entendre dire que l’athéisme aussi était une sorte de religion. Chacun, en effet, joue sur les mots comme cela lui fait plaisir. L’antidote est un poison. La santé mentale une maladie, l’injure un éloge, etc.

Ces délires ne résistent pas à l’analyse. L’athée nie qu’il y ait un être anthropomorphe qui aurait des désirs, formulerait des commandements bien qu’étant tout-puissant et omniscient (je me suis toujours demandé pourquoi un être tout puissant devrait formuler des commandements). Il aurait imaginé et créé l’univers. Était-il sujet à la solitude et à l’ennui ? Et tous ces efforts pour le babouin humain. Or, voici que ce singe redressé sur ses pattes arrière ne lui est même pas reconnaissant, l’ingrat. Peut-être aurait-il dû sauver d’abord Neandertal. Bon gars, Neandertal.

Chaque jour me rapprochant un peu plus de l’inéluctable fin qui ne saurait tarder, je suis encore sidéré que partout dans le monde de zélés serviteurs de différentes religions enfournent des âneries pareilles à celles que je viens d’évoquer dans les crânes de bambins aussi réceptifs qu’innocents. La plupart sont malheureusement marqués par ce fer rouge des mythes pour la totalité de leur existence. Même lorsque les cicatrices s’estompent, il en reste quelque chose.

Ayant tendance à attribuer au bon sens et à la raison un caractère sacré, il me semblerait légitime de dire que l’humanité blasphème constamment au détriment de ses rejetons. Je rigole de la virginité de Marie. Vous blasphémez, Monsieur ! Non, Monsieur, c’est vous qui blasphémez contre le bon sens !

Il existe cependant une différence non négligeable entre les contempteurs des blasphémateurs contre leurs divinités et les ennemis des prêtres et autres chamans qui foulent aux pieds la saine raison.
Les premiers prétendent que les paroles ou les écrits de ces impies doivent leur valoir une peine exemplaire. S’il n’est plus possible de les mettre à mort, de les torturer, les écarteler, etc., ils seront punis dans l’au-delà et pour l’éternité par le « bon » Dieu.
Les seconds n’envisagent généralement même pas la punition. Vous pouvez proclamer par tous les moyens que vous offre aujourd’hui l’Internet que la Terre est plate, que le Soleil est au centre de l’univers, que l’anus de votre chien représente le visage du Christ… Au mieux, vous provoquerez le rire. Les adorateurs du bon sens et de la simple intelligence sont généralement des gens pacifiques qui ne veulent punir personne.

Méfions-nous donc de tous ceux qui veulent châtier les paroles ou les écrits. Derrière la haine, se cache toujours autre chose que la raison ou l’esprit critique. Il s’agit dans ce cas du premier cas de figure. Sanctionner tous ceux qui refusent de croire à un mythe utile à un pouvoir. Je pense à Faurisson, ce Galilée de l’Histoire contemporaine. Je pense à Dieudonné, cet humoriste qui fait rire des credo officiels. Et à tant d’autres…

Vivent donc les blasphémateurs ! Si vous pensez qu’ils se trompent, riez à gorge déployée. Si vous estimez qu’ils ont raison, répétez leurs propos, mais discrètement pour éviter les poursuites du KGB, de la Stasi, de la CIA ou du Mossad qui ont sûrement des sbires sur le territoire où vous vivez.

[1] Propos d’un iconoclaste, quatorzième argument.

[2] https://www.lematin.ch/societe/culte-spaghetti-volant-reconnu/story/23579795

1 Comment

  • Toujours mordant, cher Gilbert! Et pourtant…
    Tu es bien trop optimiste envers les athés: ceux-ci « n’envisagent généralement même pas la punition »… Nous savons bien qu’il y a des idolâtres de la raison et du bon sens (d’ailleurs l’ouverture du Discours de la Méthode n’est-elle pas la plus grosse ânerie de Descartes?) qui s’indignent des autres croyants, au point de les empêcher de publier dans le revues de renom. Précisément ceux qui s’en prennent à Faurisson ne sont pas tous juifs et certains croient a la justesse de leur interpretation des données historiques…
    En bref, il faut, me semble-t-il se méfier de soi même, par hygiène et pudeur, donc, se méfier de son bon sens. Cela donne de la place à l’autre pour blasphémer, sois-en certain.
    Mais le blasphémateur lui-même, pourrait ne pas confondre blasphème et volonté voluptueuse de faire chier son monde… Enfin, on n’est pas obligé de blasphemer partout, tout le temps – un peu de retenue n’est que civilité.
    Voilà pour mon commentaire, bien trop sérieux à mon goût, mais après tout, comme je suis proche parent de néandertal, pré-historique donc, ja mérite um peu de ta patience!!

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *