Lettre de septembre 2019

Narcissisme

 

Chère ou cher philosophe et malgré tout internaute, il est arrivé qu’une dame me qualifie de « narcissique pervers ». J’ai retrouvé l’expression dans une série télévisée réalisée par Jane Campion en Nouvelle-Zélande. Deviendrait-t-elle à la mode ?

Je dois reconnaître que ces paroles désobligeantes sont à moitié vraies. Si je nie toute perversion — si j’ai bien compris, mon interlocutrice assimilait ce terme à de la manipulation —, je reconnais mon narcissisme.

Ma prétention à avoir raison à propos des sujets auxquels je me suis intéressé ainsi que le mépris que je nourris sans le dissimuler pour les croyances religieuses jugées par moi superstitieuses et absurdes pourraient en être les symptômes.

A ma décharge, il faut dire que je ne mets pas sur le même pied les convictions aberrantes et les personnes qui les partagent. Aristote, Newton, Gödel n’étaient-ils pas, eux aussi, convaincus d’absurdités comme la génération spontanée — défendue par Aristote —, la lecture du futur par les tarots — pratiquée par Newton — ou l’existence de fantômes dans l’obscurité d’un petit bois — qui effrayait Gödel ? Ce ne sont pas quelques sottises qui pourraient leur ôter leur place au panthéon de l’esprit. Ces exemples célèbres m’incitent à inférer qu’il m’arrive très probablement à moi aussi et sans que j’en prenne conscience de défendre des sottises reconnues comme telles par toutes les cervelles équilibrées.

Narcissisme : nous observons la première force gouvernant l’aventure humaine. Toutes les créations, les œuvres d’art, les découvertes scientifiques, les performances sportives ne sont-elles pas les marques qu’un Narcisse voudrait être admiré, attirer l’attention, susciter l’admiration ? Si nous recherchons du sexe, n’est-ce pas avant tout parce que nous visons, bien plus qu’à aimer, à vérifier que nous sommes ou que nous pouvons être aimés ?

Et comment procéder ? Les célébrités qui vivent de la dévotion que les autres leur portent le savent : il faut augmenter son exposition, consacrer tous ses efforts afin d’attirer les regards. C’est la principale motivation de toute activité créatrice.

Tapi dans l’ombre de la foule, l’homme du commun le sait aussi. Que ne ferait-on pour avoir plus de visiteurs sur une page Facebook ou sur un compte Twitter ? Si les réseaux sociaux américains qui dominent le marché mondial ne cultivaient pas la pudibonderie des églises réformées, nous verrions des milliers de personnes s’exposer complètement nus dans des positions pornographiques audacieuses. Nous les verrions s’exhiber d’autant plus que leur motivation à attirer de plus nombreux visiteurs serait grande.[1]

D’autres préfèrent se faire remarquer par un exploit hors du commun. L’un fixera des fusées sous une planche et remplira de kérosène un sac à dos pour les alimenter. Bravo Franky Zapata ! Devenir un homme volant est une des meilleures idées que l’on puisse trouver pour être vu.

Un autre soulèvera un paquet contenant 80 kg de briques fixé par une corde à la bourse de ses testicules.[2]

Un autre tentera d’établir un record de profondeur en se laissant descendre le long d’une corde dans un fond marin.

Un éditeur a trouvé une source de revenus garantis en publiant annuellement les records les plus farfelus[3] imaginés par des gens en quête d’exposition. Qu’il s’agisse de placer le plus grand nombre d’œufs possibles dans des coquetiers en utilisant seulement vos pieds ou de cuire la plus grande pizza du monde, toutes ces performances ont un point en commun : elles ne servent absolument à rien si ce n’est à conforter l’auteur ou les auteurs de l’exploit dans la croyance d’être le(s) meilleur(s). Celles et ceux qui réussissent reçoivent un diplôme leur permettant d’entrer dans l’aristocratie au sens que les anciens Grecs donnaient au mot « aristos ».[4]

Fort heureusement, il existe d’autres moyens pour séduire. Je démontre mon amour des autres en agissant pour eux. Dès le moment où mon action sera exposée, je commencerai à être aimé. Je suis même prêt pour cela à aller jusqu’au sacrifice. L’humanisme est ainsi une forme de narcissisme. Alius est le meilleur supporter d’Ego.

La libido est donc  le moteur de nombreux progrès mais  indirectement. Il s’agit d’une libido induite. Nos créations sont réalisées pour diriger vers nous et stimuler la libido d’autrui.

La possibilité de donner constitue pour beaucoup un renforcement plus important que l’opportunité de recevoir. L’idée est bien sûre loin d’être nouvelle. La Bible l’annonce (Actes 20:35). Les pasteurs la répètent et en font des maximes. «  Le bonheur est la seule chose que l’on puisse donner sans l’avoir  Et c’est en la donnant qu’on l’acquiert  ».[5]

Offrir un objet, une joie, un plaisir, une aide, un soin, etc. donne bien souvent plus de satisfaction au donateur qu’au bénéficiaire.

La prolifération des associations témoigne de l’énorme besoin de reconnaissance de leurs membres. Pour eux, participer à une action de bienfaisance est une thérapie. Pareils aux personnes qui ne peuvent s’empêcher de gaver de gâteries variées les chiens des autres, ils veulent avant tout être confortés dans l’idée de leur propre générosité. Ce n’est pas pour le toutou que la dame lui tend une friandise. C’est pour se sentir aimée, fût-ce d’un animal.

S’il nous arrivait d’être mû par la seule perspective d’assouvir nos désirs, sans préoccupation aucune d’attirer sur nous une forme d’admiration ou de sympathie, cet égocentrisme exacerbé constituerait peut-être une perversion morbide. Un pédophile qui entreprend de violer un enfant n’attend évidemment aucune reconnaissance mais il souffre d’une attirance irrésistible dont il voudrait se débarrasser s’il en avait le choix.

Quant à l’expression d’une vérité ou d’une théorie par vous défendue, elle vous attirera d’autant moins de libido induite que d’autres énoncés prétendument vrais servent de refuge à des personnes qui n’ont pas le moins du monde envie d’y renoncer. Un dicton de la sagesse populaire exprime sans détour : « Il n’y a que la vérité qui blesse ». Il pourrait même être difficile de trouver une vérité importante à ce jour inconnue qui n’offenserait personne.

Qu’il suffise pour s’en convaincre d’imaginer qu’un chercheur formule la véritable cause d’une maladie jusqu’ici incurable. Il devrait être aimé et porté au septième ciel pour l’espoir qu’il nous a offert. Or, des tas de gens sont en embuscade pour lui mettre des bâtons dans les roues. D’abord, tous les collègues chercheurs à qui il a brûlé la politesse en trouvant la clé avant eux. Ensuite, tous les fabricants de remèdes inefficaces sur le marché. Sa découverte sera inévitablement la source de haines variées. Son narcissisme risque d’en prendre un coup !

[1] « Nous sommes pour nous-mêmes l’objet le plus aimable et le plus important de l’univers. L’envie est donc naturelle de le montrer aux autres ! Les nouveaux médias du net ont facilité en la renforçant cette tendance à s’exposer quand ce n’est pas à s’exhiber. Mes amis sur Facebook (un esprit facétieux les a comparés aux maisons gagnées au Monopoly !) sont innombrables. Ils regardent la photo du beau bébé que j’étais, du beau chien devant la belle maison, de la superbe voiture que je viens d’acheter ou des vacances inoubliables que j’ai passées dans un pays lointain. » https://argumenter.com/2019/02/01/lettre-de-fevrier-2019/

[2] https://www.koreus.com/video/soulever-80kg-testicules.html

[3] Pour vous en convaincre, il suffit de rendre visite à YouTube. Par exemple : https://www.youtube.com/watch?reload=9&v=TNLCERD_V3c

[4] Etymologie : du grec aristos, meilleur, excellent, et kratos, le pouvoir, l’autorité. Etymologiquement, l’aristocratie est une forme de gouvernement dans laquelle le pouvoir souverain est exercé par les meilleurs, les plus méritants, les plus aptes.

www.toupie.org/Dictionnaire/Aristocratie.htm

[5] https://www.chretiens.info/50429/il-y-a-plus-de-bonheur-a-donner-qua-recevoir-actes-2035/

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