Lettre d’août 2019

Et si nous recommencions ?

 

Cher internaute, complice en philosophie,

Les rêves, même s’ils ne nous instruisent en rien sur le monde, peuvent néanmoins nous en apprendre beaucoup sur nous-mêmes.

Il faisait chaud en cette fin du mois de juillet et je somnolais dans le hamac que j’avais tendu à l’ombre. Je croyais être encore réveillé lorsque j’aperçus un tourbillon de fumée s’évader d’une vieille lampe à huile que j’avais heurtée en retournant un coin de terre pour une future pelouse. Ce nuage vaporeux gagna peu à peu en consistance pour prendre la forme d’un génie enturbanné de conte oriental. Ma surprise fut telle que je basculai du hamac pour me retrouver sur l’herbe.

Le farfadet s’adressa à moi en ces termes : « Tu m’as libéré de la lampe où j’étais enfermé depuis des siècles. Je t’offre de te faire revivre ta vie depuis le jour de ta naissance. Si tu acceptes, tu te retrouveras aux mains de l’accoucheuse occupée à t’extraire du ventre de ta mère. Des mains expertes couperont le cordon ombilical et tu commenceras à respirer Si tu refuses, je disparaîtrai de ta vue et tu continueras ton existence actuelle en t’imaginant simplement que tu as rêvé notre rencontre. »

Pourquoi j’eus immédiatement la certitude qu’il était tout à fait capable de réaliser ce qu’il annonçait, je ne le sais. Je ne pus m’empêcher de lui demander :

« Dans le cas où j’accepterais ta proposition, cela signifie-t-il que je recommencerais exactement la même existence que celle que j’ai vécue jusqu’à présent ?

— En effet. Tu ignorerais complètement que la vie que tu mènes est un recommencement. Tu aurais les mêmes états de conscience te faisant prendre les mêmes décisions. Tu revivrais par conséquent exactement les mêmes événements que tu as connus déjà pendant ton existence actuelle mais dont tu n’aurais gardé aucune trace en mémoire.

— Ton offre apparaîtrait sans doute comme un cadeau inespéré aux personnes heureuses de vivre et effrayées par la perspective de leur trépas. Quant à moi, je n’ai pas besoin de réfléchir longtemps pour refuser. Je préfère mourir et disparaître à jamais.

— As-tu été si malheureux pendant cette existence ?

— Parfois très malheureux, parfois très heureux et d’ordinaire ni l’un ni l’autre… comme la plupart des gens, je suppose.

— Et pourquoi refuses-tu catégoriquement ma proposition de recommencer ?

— Parce que je devine un piège. Tu es en train de m’entraîner dans le cauchemar nietzschéen de l’éternel retour du même et de l’identique. Incapable de rien changer, je me retrouverais fatalement une nouvelle fois dans ce jardin pour dialoguer avec toi. Tu m’y ferais la même proposition et, inévitablement, je choisirais encore de recommencer, répétant ainsi ma réaction d’autrefois. Je me verrais donc reparti pour un tour d’un carrousel qui ne pourrait avoir de fin.

— Je voudrais te satisfaire et t’offrir la possibilité de renaître tout en changeant ta nouvelle vie. Malheureusement, cela est logiquement impossible.

— Pourquoi ?

— Parce que dans ce cas, comme l’avait déjà remarqué le philosophe autrichien Popper, les choses devraient être et ne pas être en même temps. Suppose qu’à trente ans tu décides de planter un chêne dans ce jardin. Nous devrions le voir à présent comme un beau et grand arbre. Aujourd’hui cependant, il n’existe pas. Au même endroit, il devrait être et ne pas être. Ma magie ne peut pas créer de l’absurde. Je te donne un autre exemple. Si, dans ta nouvelle vie, tu décidais d’aller vivre ailleurs. Tu aurais acheté une autre maison où la lampe à huile ne se trouverait pas. Je n’existerais donc pas pour toi. Or, je suis là et tu entends ma proposition. Mais une seule déviation que tu imposerais à ton existence aurait pour conséquence que je m’évanouirais à jamais.

— Ton discours me donne à penser que tu crois en un déterminisme absolu… Si nous étions remis dans des conditions exactement semblables à celles qui ont précédé une de nos actions, tu ne peux pas concevoir que nous agissions autrement.

— Cela est le cas.

— Mais si nous exercions notre liberté et si nous choisissions un comportement alternatif…

— Que pourrait être la liberté dont tu me parles sinon la capacité à choisir par la pensée consciente ? Or, d’où te viennent ces idées qui décident d’un de tes choix ? De ton histoire, de la structure de tes neurones et de tes gènes. Elles sont tout aussi déterminées que le point d’impact d’un météorite voyageant vers la Terre. Ce que nous appelons un choix, c’est une décision prise en fonction de pensées que nous n’avons pas choisies d’avoir.

— Tu crois toi aussi, comme le philosophe, que la course de la balle qui a tué le vice-amiral Nelson à la bataille de Trafalgar était inscrite de toute éternité dans le grand livre des nécessités. Le Dieu des catholiques est prétendument omniscient et devrait donc savoir de toute éternité comment nous agirons pendant notre vie. Nous serions condamnés à l’enfer ou promis au paradis avant même notre naissance. Parler de mérite comme de culpabilité n’aurait plus aucun sens.

— C’est bien pour éviter cet écueil que les théologiens ont généreusement attribué à l’homme un attribut divin : la liberté. Paradoxalement, celle-ci n’est qu’un leurre pour que les gens continuent à obéir. Ils ne sont pas libres mais se croient libres. Voilà l’important. Ils ont peur qu’une autorité leur reproche un mauvais choix et ils plient l’échine comme l’âne bâté persuadé qu’il décide de sa destination.

— Les dés étant ainsi jetés, il est par conséquent inutile de vivre. Je te soupçonne de m’avoir proposé un choix alors même que tu savais déjà quelle décision j’allais prendre. »

À peine ces paroles eurent-elles été prononcées qu’une légère brume commença à se former autour du corps du génie. Je m’aperçus vite qu’elle s’épaississait peu à peu.

« Tu es en train de me tuer, me dit-il. En affirmant que je connaissais par avance la décision que tu allais prendre, tu m’enlèves tous mes pouvoirs magiques et tu me ramènes à l’état d’une créature de ton imagination.

— Je t’ai pourtant sincèrement cru capable de me faire recommencer mon existence.

— Au moins as-tu maintenant conscience que tu ne voudrais pour rien au monde répéter ta vie comme tu l’as déjà vécue. Tu sais exactement pourquoi : une seule répétition équivaudrait à remettre ça à l’infini. »

Ces mots furent les derniers que le génie m’adressa avant de se dissoudre complètement. Fallait-il que j’accepte qu’il ne fût qu’un produit de mon imagination ? Pendant que j’y réfléchissais, j’étais envahi par un bien-être savoureux. Comme le génie, la canicule avait disparu et l’air qui m’entourait dans mon jardin était délicieusement frais. Je me mis à quatre pattes pour chercher la lampe à huile d’où il était sorti mais je ne la trouvai pas. L’avait-il emportée comme un escargot portant sa maison sur son dos ? La lampe n’était sans doute qu’un accessoire du rêve qui m’avait permis de dialoguer avec le farfadet. Son absence dans mon jardin confirmait le caractère imaginaire de ma vision ectoplasmique. J’étais heureux ! Pour un peu, j’aurais regretté d’avoir refusé l’offre qui m’avait été faite de renaître.

Quelle pouvait être, me demandais-je, l’origine de ce rêve ? À n’en pas douter, Freud lui aurait attribué une interprétation sexuelle. Si j’avais été allongé sur son divan pour lui raconter cette histoire, il m’aurait persuadé que j’exprimais la crainte de l’impuissance. Le bec de la lampe était sans aucun doute possible un phallus.[1] Le tourbillon vaporeux qui en était sorti pour se figer en personnage devait être l’expression symbolique de ma semence. Mon rêve dévoilait ainsi l’incapacité terrifiante dans laquelle je m’étais parfois trouvé à reprendre l’activité sexuelle après l’éjaculation. Il m’est impossible de recommencer et cela, même si ma partenaire est insatisfaite.

Mais quoi ? Suis-je en train de délirer ? La psychanalyse m’est toujours apparue comme « la seule maladie mentale qui prétende se guérir elle-même »[2] ! Retour au bon sens, s’il te plaît. Le rêve était plutôt le produit de la digestion difficile des moules frites avec mayonnaise consommée avec un bon litre de bière belge.

 

[1] Il paraît que le comte de Toulouse-Lautrec, nain et visiteur assidu des bordels, réputé pour être doté d’un membre viril remarquable, disait de lui-même : « Quand je bande, je ressemble à une théière ! ».

[2] « Psychoanalyse ist jene Geisteskrankheit, für deren Therapie sie sich hält. »

Karl Kraus, 1913

2 Comments

  • Me voilà travaillant le matin, plein Août, les yeux givrés sur l’ordi… et l’image des noms d’élèves que j’inscris péniblement à la chaleur de Lisbonne s’évanouissent… Le vieux génie de mon ami Gilbert s’installe sur l’éther de la web… et me gueule: Miguel tu es déterminé à me voir et à m’obéir… tout est inscrit dans la chaîne du temps, depuis que ta maman t’as mis au dehors! Je pris peur! Quoi, moi, Miguel, ne suis-je pas libre??
    Je dus ressaisir mes esprits (oui! ils sont plusieurs âmes qui cohabitent chez moi, disait Platon!). Génie: mais Popper n’écrivait-il pas que la causalité a besoin de l’induction… et lui même, ne l’avait-il pas appris de Hume… Et… Hume…. de Ockham? et avant eux Nicolas d’Autrecourt? La causalité implique un lien de nécessité, l’un et l’autre, cause et effet, joints pour la vie, ni l’un sans l’autre, ni vice-versa… Je m’embrouille, mais telle est la logique de la causalité! Mais comment garantir dans un monde de faits une telle connexion nécessaire? Non: le futur est ouvert, contingent qu’ils disent les philosophes! Aucune nécessite sur terre, sinon la rétrospective… Mais, génie malin, celle-là même que tu projettes dans l’avenir après coup… comment la garantis-tu? De quel droit en est tu certain?
    À ces mots le génie s’évapora, délivra mon écran. Il a pris peur le méchant!
    Me voici à nouveau avec mes élèves, travailleur appliqué, pion du système capitaliste… mais libre de par mes illusions! J’irais à la messe cet après-midi, et je le ferais avec mon ami Gilbert ce voyage en caravane… Malgré les génies et mes démons!

  • Perspective angoissante que de recommencer éternellement la même histoire… il faudrait être fou pour accepter !

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