La Lettre de juillet 2019

Mouche éphémère

 

Cher internaute, compagnon de questionnement, je suis convaincu que les gens qui, comme vous et moi, s’intéressent à la philosophie ont été un jour taraudés par cette interrogation : quel est le sens de mon existence ?

L’existence d’une mouche éphémère serait-elle plus compréhensible si elle pouvait se demander : « Quel pourrait être le sens de ma vie de mouche éphémère ? ». La réponse est non. Le philosophe catholique Pascal aurait peut-être répondu par l’affirmative à cette question puisqu’il pensait que notre supériorité sur le rocher qui nous tue est que nous savons que nous allons mourir. Le rocher, en dévalant la pente où il nous écrabouille et se brise, l’ignore complètement. Au moins l’être qui se pose la question du sens de son existence a-t-il conscience de son ignorance.

Certes, si la mouche éphémère avait des facultés intellectuelles, elle se dirait peut-être qu’elle a de bonnes raisons d’être. Elle existe pour nourrir quelques batraciens et des oiseaux. Son existence est aussi, pour les observateurs humains, un indice de la pureté de leur environnement, de la qualité de l’eau de la rivière qu’elle survole. Elle vivrait donc pour des êtres d’une espèce différente de la sienne.

Et nous ? Il semble bien que nous ne vivions que pour nous-mêmes. En nous rendant utile à d’autres êtres vivants ou à l’environnement, nous agissons toujours avec la visée d’une protection ou d’une amélioration de nos propres conditions de vie. En sauvant les gorilles ou les orang-outans de l’extinction, nous espérons faire perdurer le monde où King Kong a été inventé pour le divertissement de nombreuses générations d’enfants. En ce qui concerne le sens de son existence, notre espèce ne connaît rien d’autre qu’elle-même. Elle ne vit sûrement pas pour sauver les gorilles mais elle essaie de les sauver pour sa propre satisfaction.

Pour nous, tout est permis. S’il était vrai que des millions de personnes avaient été gazées dans les camps de concentration des socialistes nationaux, cela serait peu par comparaison aux centaines de milliards d’animaux, dotés de conscience et donc de la capacité de souffrir, exterminés dans des conditions abominables pour le confort, la santé ou le divertissement des babouins humains.[1] Nous voulons être, comme l’écrivait Descartes sans prendre conscience du caractère abominable de sa formule, « maîtres et possesseurs de la nature ».

Au fait, quelles sont les entités dont nous pouvons dire avec raison qu’elles ont un sens ? Ce concept s’applique d’abord à des objets associés à des déplacements. Nous empruntons des rues à sens unique et traçons des figures circulaires dans le sens des aiguilles d’une montre ou dans le sens inverse. Les mouvements des véhicules, des aiguilles d’une horloge, des planètes autour du soleil ont ainsi un sens.

Les actions ont également un sens lorsqu’elles tendent à une fin (entendue comme un but) et qu’elles ont donc une fin (entendue comme un achèvement). Un but réalisable crée du sens que sa complétion montre. Soucieux de colmater la fuite d’un pneu, il y a naturellement un sens à me procurer une bonbonne de vulcanisation. Les actes volontaires ou prémédités font partie de la catégorie qui nous occupe.

La mort en revanche, qui est toujours l’aboutissement de la vie, ne lui donne aucun sens parce qu’elle est un dénouement mais pas un but — sauf peut-être pour un suicidaire ou pour un assassin qui aurait prémédité le projet d’ôter la vie à un quidam.

L’analyse rigoureuse du concept permet également d’affirmer que les actes qui viseraient un but dépourvu de terminaison n’ont pas de sens. L’éternité, écrivait Woody Allen, c’est très très très long, surtout à la fin.

Le sens d’un processus doit se confirmer par une réalisation au moins possible. L’échec d’une série d’actions n’empêche pas qu’elles aient eu un sens du moment que leur but était, à un moment donné, atteignable.

Quel pourrait être alors le sens d’une existence ? Pour la mouche éphémère comme pour beaucoup de femmes, il semble que vivre ait pour but essentiel de se reproduire. La mouche vit bien plus longtemps à l’état de larve et ne sort à la surface de l’eau que pour procréer d’autres larves. Mais peut-on parler de but inconscient ? Mouches ou femmes, celles qui se reproduisent refilent la maudite question du sens à leur descendance. Se reproduire n’est donc pas un but qui donne du sens.

Nous connaissons tous des gens qui donnent l’impression de vivre pour amasser. La fortune leur apparaît comme une puissance au service de laquelle ils mettent leur volonté. Ils se défendent de l’accusation d’être égoïstes en prétendant que ces trésors qu’ils accumulent ne sont pas pour eux-mêmes mais pour leurs enfants. Ces derniers devront-ils encore faire fructifier leurs capitaux pour que leur existence ait un sens ? Où cette quête devrait-elle s’arrêter ?

Que dire de ceux qui vivent pour la gloire, pour laisser des traces qui persisteront le plus longtemps possible dans l’esprit des autres ? Si grande soit-elle, une gloire est toujours locale et éphémère au regard de l’infinité du temps. Même Toutankhamon, même Platon tomberont un jour dans l’oubli. Peut-être subsisteront-ils dans la mémoire collective jusqu’à la disparition de l’espèce, mais après ?

Rien ne démontre que notre existence puisse avoir un but réalisable en dehors d’elle-même. Épicure l’avait parfaitement compris : nous vivons uniquement pour le plaisir que notre vie peut nous offrir. Malheureusement, les plaisirs sont recherchés dans le sillage de nos désirs et ces derniers sont très souvent piégés. Nous nous y adonnons trop souvent sans nous préoccuper des conséquences fâcheuses que leur réalisation entraîne. La philosophie morale du grand philosophe matérialiste de l’Antiquité devient alors une méditation sur la pureté de la joie.

Sa pensée se rapproche ainsi de celle des Stoïciens auxquels les apprentis philosophes mal informés l’opposent souvent. Nous trouverons du plaisir dans la réalisation des désirs naturels et nécessaires (avoir des relations sexuelles, manger, respirer, dormir, uriner, déféquer, etc.). Si nous sommes assez fous pour vouloir du sexe avec une vedette de cinéma, manger des plats gastronomiques chaque jour, respirer des parfums rares, dormir dans un lit de roi, uriner dans une vasque d’or, déféquer sur un trône de pape, etc., nous nous exposerons à d’énormes déconvenues. Celui qui tire du plaisir de ce qu’il a déjà est plus riche en vérité que le Don Quichotte qui veut atteindre « l’inaccessible étoile ».

Admettons. Cependant, cette constatation n’affecte pas la question préliminaire qu’il faut bien se poser. Sommes-nous les maîtres de nos désirs ? L’idéal serait que nous puissions commander nos pensées et choisir parmi elles les pourvoyeuses de bonheur sans tache. Or, nul ne choisit ses pensées et pour une raison très claire : pour choisir une pensée, il faudrait qu’elle ait déjà envahi notre conscience avant le moment du choix. Sans aucun doute, les désirs sont déterminés par une multitude de facteurs et une pensée consciente n’en n’est probablement presque jamais le déterminant décisif. Pour désirer une friandise anisée, il faut avoir la configuration génétique qui vous fait aimer le goût de l’anis. J’ai beau me dire que je devrais désirer ce plat à la noix de coco, par exemple pour faire plaisir à la cuisinière, cet effort ne change en rien mon aversion. En réalité, je subis mes désirs plus que je ne les crée. Au mieux, puis-je éviter de satisfaire des désirs dont j’ai appris qu’ils me feront payer une lourde facture.

Au moins les plaisirs si variés ont-ils tous un point en commun. Réalisés ou pas, ils s’évanouissent, s’estompent, s’éteignent avec le temps. L’adolescent est très heureux de recevoir la mobylette dont il a rêvé. Ce bonheur peut durer quelques jours. Après trois ou quatre ans, l’engin est rangé dans le garage et il n’y pense plus. Vous me direz avec raison que ce n’est pas dans une mobylette que nous trouvons le sens d’exister, ni dans le plaisir de se gratter le cul quand il démange. Peut-être dans l’amour partagé qui dure parfois, mais rarement, de nombreuses années…

Quant à moi, je suis à présent convaincu que la propriété d’avoir un sens ne s’applique pas plus à une existence humaine individuelle qu’à une existence de mouche éphémère. En cherchant le sens de notre vie, nous demandons à notre cerveau de réaliser une performance qu’il n’est pas plus apte à accomplir que ne le serait la gorge d’un cheval à aboyer ou celle d’un chien à hennir.

La philosophie est une école d’ignorance. Elle nous apprend où notre savoir s’arrête. Sa pratique nous fait découvrir que chaque connaissance nouvelle augmente l’ensemble des questions auxquelles nous n’avons pas de réponse.

Les mythes seuls répondent à la demande d’un sens final. Ils permettent de désaltérer les foules d’assoiffés de signification. La mouche éphémère existe pour embellir le jardin que la divinité nous a offert. Vous existez pour être un jour assis (sur quel cul ?) à la droite de Dieu. Qu’une majorité de babouins humains avale de pareilles histoires n’est pas à la gloire de notre espèce.

[1] Les médias nous font chaque jour le récit d’abominations commises par des criminels sur des animaux sans défense. Ce matin encore, j’apprends qu’un producteur français d’aliments pour bétail, la marque Sanders, fait percer l’estomac de vaches et équipe leurs flancs de hublots permettant d’introduire la nourriture directement. Ces pauvres bêtes dorment sur du béton dans leurs excréments. Pour une secrétaire d’Etat à la transition écologique (cette détraquée s’appelle Brune Poireson), cela est « Choquant, mais utile ». (http://www.leparisien.fr/societe/vaches-a-hublots-choquant-mais-utile-defend-brune-poirson-21-06-2019-8099757.php)

Hier, je lisais qu’un homme menottait les pattes arrière de sa chienne pour la violer pendant que son épouse filmait ses exploits ! C’est peut-être aussi choquant mais utile à l’éducation des enfants.

 

1 Comment

  • Voilà une belle réflexion sur la cause finale du point de vue de l’individu. Mais s’il est clair que la fin ultime se cache vers se que tu appelles mythe, reste à savoir si la vie consciente que nous avons peut s’en passer… D’ailleurs ce n’est pas un hasard si Epicure commence par s’en prendre à la peur de la mort : mais tout comme les preuves de l’existence de Dieu, sa démonstration ne convainc que les déjà convaincus !

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