La Lettre de juin 2019

Les Avaleurs de fables

 

Notre cerveau est farci de recoins enfouis qui ne sont ordinairement plus visités. Parfois s’en échappe un incident, une bribe d’histoire, quelques parcelles d’existence, des miettes d’un passé marquant bien que le plus souvent endormi.

De mon camarade de l’école élémentaire, il ne me reste que le souvenir d’un dialogue. Sans doute avait-il des cheveux très noirs mais je suis incapable de me remémorer ses traits, pas plus que son nom ou son prénom.

Je suis né un an et huit mois après le suicide d’Hitler et je devais avoir, à l’époque dont je vous parle, huit ou neuf ans, ce qui nous situe en dix-neuf cent cinquante-trois ou cinquante-quatre. Bien que je ne me rappelle pas en quelles circonstances quelqu’un m’en avait informé, je savais que mon petit camarade de classe était juif et la rumeur soulignait l’opulence de sa famille de commerçants. En ce qui me concerne, j’ignorais ce que cela voulait dire d’être juif et je dois dire que je ne m’en préoccupais aucunement. Il était mon copain. Je ne savais même pas que les Juifs avaient gagné la guerre mondiale déclarée à l’Allemagne par les Anglais, les Américains, les Français et un peu plus tard les Tchèques.

J’avais été invité à lui rendre visite chez lui, au sommet de la rue de la Montagne à Charleroi donnant sur la ville haute. L’appartement où il vivait se trouvait au-dessus du commerce d’habillement géré par ses parents. Ma mère tenait un magasin d’optique à 300 m de là dans la direction de la ville basse.

La mémoire que je conserve de cette visite est en réalité tout entière occupée par un seul merveilleux objet. Mon ami était très impatient de me le montrer. Il en tirait manifestement une certaine fierté et considérait probablement qu’il me faisait honneur en me dévoilant une chose aussi rare. Dans son bel écrin de bois, la télévision occupait l’angle de la pièce à droite des fenêtres donnant sur la rue. La télévision ! Mises à part les représentations publicitaires des magazines, ou dans quelque scène d’un film américain, je n’en avais encore jamais vu une vraie.

Mon ami tourna le bouton car le seul émetteur qu’il pouvait recevoir transmettait déjà une émission. Nous attendîmes quelques longues secondes que les lampes qui donnaient une âme à cette boîte magique s’échauffent. L’image en noir et blanc d’une speakerine nous annonça que nous pourrions regarder, comme tous les mercredis à dix-sept heures, des dessins animés. Mon ami voyait ces dessins animés chez lui alors que je n’en profitais qu’au cinéma où ils étaient parfois projetés avant le film. Chez moi, je possédais quelques bandes dessinées des magazines pour enfants. J’avoue avoir été envieux mais là n’est pas la raison pour laquelle je vous ai raconté ma visite.

Quelques jours plus tard, j’avais reçu en cadeau pour je ne sais quelle fête, une montre dont j’étais presque aussi fier que mon ami l’était du poste de télévision familial. À cette époque, les montres recevaient leur énergie d’un ressort et il fallait les remonter chaque jour. La radio donnait un top qui permettait de les remettre à l’heure. Dans la cour de récréation, je me suis empressé de montrer mon nouveau joyau à mon ami juif. C’est là que nous avons eu un dialogue dont j’allais me souvenir toute ma vie. Ce qu’il me dit m’offusqua profondément.

— Ta nouvelle montre n’est pas juste. Elle avance de cinq minutes !

— Pas possible. Je l’ai réglée ce matin à huit heures sur la radio.

— Mais moi, j’ai réglé la mienne hier soir sur la télévision !

Là, j’étais terrassé, mis KO. Plus aucun doute n’était possible pour moi. Si l’heure de sa montre trouvait la source de sa précision dans la télévision, elle devait être bien plus exacte que l’heure renseignée par mon cadran qui ne pouvait se justifier que par le poste de radio. Consterné, je devais reconnaître ma défaite. Je m’avouais battu par un argument dont la force m’apparaissait incontestable. La merveille technologique qui transportait les images et les sons vers les antennes installées sur les toits des maisons devait offrir une mesure du temps d’une exactitude supérieure à celle d’une vieille radio. Il ne me venait pas à l’esprit que la télévision s’abreuvait à la même source que la radio pour informer le public de l’heure officielle. Pour l’obtenir, vous pouviez aussi bien appeler le numéro de téléphone de l’horloge parlante : « Au troisième top, il sera exactement… ».

Il ne me vint pas non plus à l’esprit qu’en effectuant le réglage la veille, la montre de mon copain avait fonctionné bien plus longtemps que la mienne et avait donc eu plus de possibilités de se dérégler. Les indications de la mienne étaient « fraîches » et il n’eût par conséquent pas été déraisonnable de les croire plus justes.

De toute façon, j’en ai bien conscience aujourd’hui, ces raisons n’auraient pas infléchi ma conviction. La fascination exercée sur moi par la télévision était si importante qu’elle irradiait tous les mouvements d’horlogerie ajustés avec son concours.

Le prestige d’une source d’information est ainsi souvent le principal et parfois le seul motif de lui accorder notre confiance. Les entreprises publicitaires ont compris ce principe depuis toujours et l’utilisent à profusion. Un champion sportif vous expliquera les mérites d’une poudre à lessiver et une actrice connue vous dira qu’elle a choisi pour se désaltérer telle marque de soda. L’essentiel de notre conviction ne tient pas à une bonne raison mais plutôt à une grande admiration.

Ainsi ai-je accordé une plus grande crédibilité aux indications de la montre de mon copain qu’à celles qui m’étaient données par mon bracelet. Cela n’était pas justifié. En revanche, si je préfère l’information de mon médecin à celle d’un médium concernant le diagnostic d’une maladie, je pense que cela est fondé sur de bonnes raisons. Le caractère plus ou moins fiable d’une source d’information doit être jaugé à l’aune d’une compétence.

Je me rends compte aujourd’hui combien notre vie est gouvernée par des questions de crédibilité. Pratiquement, nous ne pouvons vérifier presque rien par nos propres moyens. Nous nous tournons donc, afin d’acquérir ou de consolider une opinion vers une personne ou un groupe. Le bon sens commande de sélectionner nos informateurs en fonction de la valeur du savoir que nous leur attribuons pour cette question. Certaines lumières sont si universellement reconnues qu’il serait considéré comme arrogant d’émettre un doute sur leurs affirmations. Galilée a dû subir les quolibets de ses collègues de l’université de Pise parce qu’il critiquait le grand Aristote. Le grand philosophe toscan devait trouver plaisir à les taquiner. Les choses se gâteront pour lui lorsque des gardes lui montreront les instruments de torture utilisés pour la question. Il doit comprendre que le savoir qu’il conteste est aussi le fondement du pouvoir. Il devient alors un dogme et des lois sont rédigées pour le protéger.

Chacun sait qu’en Europe, aujourd’hui, les codes prescrivent de croire une version pour le moins douteuse de l’histoire des camps de concentration pendant la seconde guerre mondiale. Désormais, des politiciens décident de la vérité historique. Ainsi les Français doivent-ils subir la loi scélérate du communiste Jean-Claude Gayssot qui leur interdit de penser ce qu’ils veulent concernant un point précis de l’histoire du vingtième siècle.

Qui croire ? Les individus sont toujours fiers des signes visibles de leurs compétences : titres académiques, grade militaire, fonction occupée dans une entreprise, notoriété, livres publiés, articles de presse, etc. Hélas ! Nous savons qu’aucun de ces emblèmes ne constitue une garantie suffisante de la vérité des discours. Les génies et les grands hommes se trompent très souvent. De là, l’absurdité de tous les comportements visant à interdire la critique d’un discours d’une autorité.

Deux accidents d’avion assez semblables ont eu lieu en 1990 près de l’aéroport de Zurich. Les boîtes noires de l’avion de la Swissair ont montré que l’altimètre du commandant de bord indiquait une altitude différente de celle que pouvait voir le copilote sur son tableau de bord. Pendant l’approche, ce dernier voulait remonter parce que son instrument indiquait que l’avion était trop bas. Le commandant de bord a refusé, alléguant, comme l’ont montré l’enregistrement des conversations, que, puisqu’il était le commandant, son appareil devait être le bon ! Comment ce péquenaud, qui n’avait même pas un millier d’heures de vol, osait-il contester le jugement de son patron ?

Nous trouvons chez les autres les instruments nous permettant de mettre les horloges de nos convictions à l’heure que nous croyons la plus sûre. Malheureusement, notre préférence pour un matériel plutôt que pour un autre résulte souvent d’une inclination ou d’une admiration qui n’a rien à voir avec un test objectif. Nos avis sont mieux déterminés par les pressions sociales que nous subissons que par les expériences auxquelles nous avons rarement accès. Nous devenons ainsi des avaleurs de fables.

L’heure donnée par ma montre est la plus exacte puisqu’elle vient de la télévision…

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