La Lettre de mai 2019

Les Hérauts du Bien

 

La plupart d’entre nous sommes convaincus, comme l’était déjà Platon au quatrième siècle avant J.-C., que le Bien appartient à la catégorie du Vrai. Par exemple, il n’y a aucun doute pour les abolitionnistes activistes que la proposition « Il faut supprimer la peine de mort » est vraie. La prescription ne vaut pourtant pas pour une bonne partie de l’humanité. L’opinion actuelle de la majorité des Européens n’est pas la même que celle de la majorité des Saoudiens, des Japonais, des Chinois ou même des Américains. Or, une vérité ne peut pas être déterminée par le lieu où vit la personne qui la défend. Le Bien n’étant ni vrai ni faux, le grand philosophe de l’Antiquité se trompe donc complètement.

Certes, j’entends les habituels cris d’orfraie : « Qui êtes-vous donc, petit moins que rien, pour oser affirmer que Platon se trompe ? ». En l’occurrence, je ne suis qu’un penseur qui a une autre conception du Bien. À mon humble avis, le Bien est uniquement ce que le pouvoir nous impose de considérer comme tel. Le grand commandeur des devoirs et des interdits est le défenseur obligé de l’idéologie qui octroie les positions dominantes et les récompenses. Il en transcrit les valeurs dans les lois du pays.

La lourdeur des peines infligées aux contrevenants est directement proportionnelle au risque qu’ils représentent pour le Bien édicté par les puissants.

Ainsi, aurez-vous peut-être lu, Cher internaute, que le Sultan du Brunei qui s’était engagé à faire respecter la charia, venait d’instaurer la peine de mort par lapidation et/ou flagellation pour les citoyens coupables d’homosexualité. Il convient aussi de couper la main des voleurs. Au Brunei, presque tout le monde considère comme naturel de punir très sévèrement ces crimes abominables. Les humanitaires du monde entier peuvent s’époumoner en protestation, menacer de représailles et de boycott économique, rien n’y fera car ces gens-là sont maîtres chez eux.

D’ailleurs, je ne vois pas pourquoi les vertueux occidentaux s’autoriseraient à les critiquer. Les Romains nourrissaient bien leur lion avec des chrétiens. Les chrétiens organisaient de grands barbecues où ils faisaient rôtir les hérétiques. Plus de 200 brûlés vifs sur un seul énorme brasier en pays cathare, après le siège de Montségur en 1243-1244… À l’époque où le Saint-Office avait le pouvoir, mettre à mort par incinération tous ceux qui avaient été convaincus d’hérésie entrait incontestablement dans la catégorie des bonnes actions.

Aujourd’hui, nous sommes très fiers  d’appliquer des sanctions beaucoup plus douces à tous les coupables. Notre magnanimité pour les criminels est même présentée comme une preuve de progressisme. Nous estimons être dans le « sens de l’Histoire ».

Les nouveaux maîtres de la morale nous ont enseigné que punir est mal. Punir physiquement est barbare. Les Suédois ont porté à un extrême paradoxal cette logique évangélique. Ils emprisonnent un père qui a giflé son enfant. Ils font ainsi la démonstration qu’il faut punir ceux qui punissent !

Pour autant, les peines infligées aux responsables d’attentats contre les dogmes sont-elles si anodines ? Pas du tout. Des juges aux ordres détruiront votre prometteuse carrière. Vous serez condamnés à de lourdes sanctions pécuniaires, les magistrats feront saisir vos biens, vous serez jetés en prison.

Jugé avec bon sens, votre crime serait pourtant anodin.

Le chevalier de la Barre a vingt ans en 1766. Il lui est reproché de n’avoir pas ôté son chapeau au passage de la procession du Saint-Sacrement. Anodin. Les dignitaires de l’église l’ont fait torturer, décapiter et ses restes ont été brûlés.

Malheureusement, ce n’est jamais le bon sens qui gouverne les décisions des tribunaux mais l’intérêt des juges domestiqués par un pouvoir haineux. Je ris toujours lorsque j’entends un notable déclarer avant son procès « J’ai confiance en la justice ! ».

Il suffit que vous ayez dit, ou, encore mieux, que vous ayez écrit les doutes que vous nourrissez à propos de l’existence des chambres à gaz d’extermination. Car douter suffit. Il est inutile que vous ayez été convaincus par les arguments de Robert Faurisson démontrant que de pareils outils industriels de mise à mort étaient tout simplement impossibles. En doutant, vous vous montrez déjà plus coupable que si vous aviez eu une certitude. En effet, celle-ci aurait pu vous être inculquée comme la foi à un enfant innocent qui a eu la tête bourrée. Le doute présuppose au contraire que vous avez pu prendre connaissance de la vérité et que vous avez tenté, par une malice très coupable, d’en ébranler l’assise.

La conception du Bien qui nous est imposée par les vainqueurs du second conflit mondial révèle parfois son absurdité et ses contradictions. Ainsi doit-il être entendu que seuls les zélotes du Bien peuvent produire du Beau. Hitler, lorsqu’il peignait, ne pouvait réaliser que des croûtes. Combien d’instituteurs n’ont-ils pas répété que le futur dictateur avait raté son examen d’entrée à l’Académie des beaux-arts de Vienne ! Preuve évidente qu’il était nul. Ces maîtres n’entonnaient pas la même chanson pour Einstein qui avait raté son examen d’entrée à l’école polytechnique de Zurich…

Reste que les socialistes nationaux étaient tout aussi platoniciens que les antifascistes actuels. Le Bien détermine le Beau, l’héroïque reflétant la pureté raciale dans un classicisme de bon aloi. Le Mal produit ce qu’ils appelaient l’art dégénéré. Parmi les peintres détestés se trouvait l’expressionniste Emil Nolde.  Il suffisait d’avoir été autrefois abhorré pour être aujourd’hui encensé. Angela Merkel avait même eu le privilège d’abriter dans son bureau de la chancellerie deux des peintures de l’artiste.

Oh ! Horreur ! Le monde vient de découvrir que cet Emil Nolde avait accroché une croix gammée sur la façade de sa maison puisqu’il était un fervent national-socialiste et un antisémite convaincu.

Le voici tout à coup passé du côté du Mal. Aux yeux des platoniciens, le Mal ne peut produire du Beau. Nous avions tous cru que les peintures de Nolde étaient belles mais nous nous étions trompés ! Ce « dégénéré » n’était qu’un barbouilleur et, si ce n’était un sacrilège, nous pourrions dire que sur ce point Hitler avait raison. Le Beau est devenu laid en prenant le parti du mal. Décrochons vite ces taches de couleur des cimaises de Madame Merkel !

A contrario, si vous êtes une incarnation du Bien, toutes les portes donnant accès à la notoriété s’ouvriront pour vous comme par enchantement. Comment, par exemple, être invité sur les ondes de France Culture ? Peut-être êtes-vous une femme ? Cela vous donnerait un léger avantage. Dans les maisons de Radio France, les responsables veillent à ce que les mecs ne monopolisent pas l’antenne. Que vous ayez écrit un roman ou un essai n’est pas une condition suffisante mais si, en plus, vous êtes lesbienne, alors vous touchez au but. Afin de vous garantir une place dans un bon horaire, le mieux serait que vous soyez juive et que vous puissiez évoquer quelque membre de votre famille disparu à l’époque de l’holocauste. Tous les auditeurs comprendront, même si vous ne le dites pas, que vos parents ont sûrement été poussés dans une chambre à gaz. Vous pourriez également signaler en passant que votre vieille maman de quatre-vingt-douze ans, qui vit encore et se porte à merveille, est une rescapée.

Si vous êtes assez infortuné pour être un homme, vous pouvez vous rattraper en ne faisant aucun mystère de votre homosexualité. Le mieux serait que vous soyez marié à votre ami. Vous augmenterez encore vos chances en étant de gauche et un militant de la liberté d’expression pour toutes celles et tous ceux qui pensent exactement la même chose que vous.

Hostile aux sanctions touchant des voyous qualifiés de « jeunes » (car ce sont eux, n’est-ce pas, les vraies victimes), vous resterez pourtant intransigeant pour exiger les peines les plus dures contre les ennemis de la démocratie, les populistes nauséabonds, les humoristes qui rient et font rire des histoires les plus sacrées. Il est urgent d’interdire à ces saltimbanques d’exercer leur métier, il faut imposer la fermeture des lieux où ils donnaient leurs spectacles, saisir leurs biens et, si possible, les jeter en prison.

Le « Bien en soi » n’existe pas. La même action peut être morale ou immorale selon les règles tacites ou explicites des puissants. Seule la volonté des législateurs en place vous indique le Bien. Ce qui est le cas pour la morale l’est également pour l’art. Le Beau est seulement ce que les conducteurs de l’opinion veulent que vous perceviez comme tel. Attendez-vous que les œuvres de Nolde s’écroulent maintenant à la bourse des valeurs artistiques. Les vainqueurs du deuxième conflit mondial ne veulent plus de partisans de Hitler dans leurs musées.

Ces raisons ont comme conséquence que certains simples d’esprits en viennent à croire qu’il en va de même pour le Vrai. « Ceci n’est peut-être pas vrai pour toi, mais c’est vrai pour moi ! » entendons-nous parfois dire. Le tour de passe-passe est particulièrement apprécié par les religieux. Quand la vérité d’un énoncé devient indéfendable, il est très pratique de décréter que c’est votre interlocuteur qui ne peut la reconnaître. Il n’en resterait pas moins vrai « pour moi ». La vérité subjective : le comble de la sottise épistémologique !

1 Comment

  • Gilbert Dispaux me semble bien montrer comment comprendre la célèbre formule de Pascal : « Vérité au deça des Pyrénées, erreur au delà. »
    Par « vérité » il faut là entendre « jugement de valeur » ou « jugement esthétique », mais non « jugement de fait », « d’observation » ou « de réalité ». Trop de gens, qui ont compris la relativité des valeurs, croient que les connaissances scientifiques sont relatives, qu’elles sont des narrations parmi d’autres. Il y a une forme de tolérance qui conduit à des « sottises épistémologiques »

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