La peine de vivre

« Qui sont votre mère et votre père ? Ce sont les gens qui vous ont donné la mort. » (Propos d’un iconoclaste, 96e)

La vie est un liquide contenu dans un récipient qui fuit goutte-à-goutte. Chacune de ces gouttes est un jour qui passe. Chaque jour qui s’écoule nous rapproche inéluctablement de la mort.

Un texte d’Albert Camus m’avait enchanté alors que j’étais un jeune étudiant de la faculté de philosophie. J’ai passé ma vie en ayant en mémoire la fameuse première phrase du Mythe de Sisyphe « Il n’y a qu’un problème philosophique vraiment sérieux : c’est le suicide. ». Aujourd’hui, j’ai recherché dans ma bibliothèque ma vieille édition de la Pléiade pour relire la suite : « Juger que la vie vaut ou ne vaut pas la peine d’être vécue, c’est répondre à la question fondamentale de la philosophie. »[1]. « Valoir la peine », qu’est-ce que cela veut dire ? L’expression sous-entend-elle que la vie est nécessairement pénible ?

La plupart des occidentaux aiment vivre. Ils considèrent même que la mort serait pour eux la punition la plus terrible. Lorsqu’ils prennent conscience de l’inéluctabilité de leur disparition, ils se mettent à espérer que celle-ci sera suivie d’une renaissance.

Pareil état d’esprit n’est cependant pas universel. Pour s’en convaincre, il suffit de considérer le concept de Nirvana développé par le bouddhisme. Cet accomplissement ultime ne consiste pas à continuer d’exister mais plutôt à se dissoudre dans le tout en perdant ses propriétés individuelles.

Les stoïciens caressaient des idées semblables lorsqu’ils montraient que le mal était l’attachement et le bien le détachement de toutes les illusoires satisfactions. Nous sommes en effet liés à l’existence par les dérisoires objets de nos désirs.

Le 20 mars, l’équinoxe a marqué pour nous le départ d’un nouveau printemps. Pourquoi la vie des individus ne suivrait-elle pas des cycles comme la vie de la nature ?

L’hiver n’est qu’un sommeil sous la couche de neige. Au printemps, d’innombrables espèces s’activent pour se reproduire frénétiquement, recommencer un cycle et échapper ainsi à la disparition. La production de nouvelles vies végétales ou animales est énorme au regard du nombre des géniteurs. L’éthologiste Konrad Lorenz remarquait que, si tous les œufs d’une centaine de mouches arrivaient à maturité ainsi que les œufs de leur descendance, il ne faudrait qu’une seule année pour que la terre entière soit couverte d’une couche de mouches d’où émergerait seulement la pointe des clochers.[2] Cette abondance est la condition de possibilité de la sélection naturelle, moteur de l’évolution. En réalité, les rares individus qui survivent jusqu’à la maturité disposent probablement de qualités très particulières, de précieuses différences que ceux qui réussissent l’examen de la survie transmettront à une partie de leur descendance.

Depuis qu’il s’est répandu sur la planète, l’être humain n’a cessé de s’opposer à cette sélection naturelle en tentant de sauvegarder tous ses descendants. Il protège même ceux qui auraient été mis au rebut de la compétition pour survivre, les individus inaptes à atteindre en milieu naturel l’âge de se reproduire. Paradoxalement, ce mouvement qui aurait pu conduire à une dégénérescence générale a assuré la domination de l’espèce. En effet, en organisant le sauvetage de personnes dépourvues de la vigueur suffisante pour survivre, la société thésaurisait des richesses intellectuelles et sociales qui eussent été perdues dans la jungle naturelle.

Nous nous démenons pour que ne meurent pas les nouveau-nés atteints des tares les plus variées, physiques ou mentales.[3] Nous tentons toujours de maintenir en vie des gens dont la maladie ou les infirmités auraient signé l’arrêt de mort dans un environnement naturel.

Cependant, les ressources énormes consacrées à prolonger la vie des êtres humains en toutes circonstances peuvent se révéler payantes pour la communauté et être considérées comme des investissements. Atteint de la maladie de Charcot, Stephen Hawkins n’aurait pu survivre sans les équipes médicales. Il n’a pas seulement produit une œuvre d’astrophysicien. Il est aussi le père de trois enfants tous remarquablement doués.

Pourtant, même si quelques diamants peuvent être découverts au fond des poubelles de l’évolution, les philosophes ne pourront s’empêcher de poser la question de la finalité de cette volonté forcenée de reproduction qui habite tous les êtres vivants.

Nous nous trouvons là bien dépourvus. En effet, les seules réponses qui nous soient proposées relèvent de la pensée mythique. Car enfin, si nous pouvons comprendre que chacun veuille se perpétuer, et utilise pour cela le moyen de la reproduction, cette frénésie n’étant plus tempérée par la sélection naturelle, elle défigure et asphyxie la planète. Les petits crétins qui défilent dans les grandes villes du monde pour que nos usines émettent moins de gaz feraient bien de s’attaquer d’abord aux politiques natalistes défendues par les religions et les états. « Ne faites plus d’enfants » est le seul slogan véritablement écologique.

Quoi qu’il en soit, toutes les espèces sont vouées à une disparition complète. Pourquoi se bercer de l’illusion que les pucerons humains échapperaient à la règle ? Si leur extinction ne se produit pas à brève échéance, ce sera la Terre qui disparaîtra. Le Soleil lui-même n’est pas plus éternel que les milliards de milliards d’étoiles composant les galaxies. Il est arrivé et il arrivera encore que ces dernières entrent dans de si effroyables collisions qu’il nous est impossible d’imaginer ce qu’il pourrait rester d’hypothétiques êtres vivants qui les auraient peuplées.

Alors, notre pauvre, petite, misérable vie vaudrait-elle la peine ? À l’échelle de l’univers, bien sûr que non ! Mais une valeur n’a de sens que pour celui qui évalue et à son échelle spatiale ou temporelle. Notre existence n’a certainement aucune signification dans l’infinité des mondes galactiques pas plus qu’elle n’en avait à l’époque de la formation du système solaire. Cela ne nous empêche pas de donner de l’importance au petit jardin qui entoure notre maison ou au colis qu’un livreur nous a promis pour demain.

En nous suicidant nous mettons un point final à toute évaluation, nous décidons qu’à partir de l’instant de notre mort rien n’aura plus de valeur ou de signification. Il se peut que nous anticipions cet état de choses avec un grand soulagement.

Le suicide est un acte prémédité et donc libre mais il est aussi déterminé parce que la préméditation qui le précède et le résultat de l’activité électrique et chimique de neurones échappant à notre contrôle.

Dans les pays occidentaux, les personnes qui se suicident sont critiquées par les gens obéissant aux sottes prescriptions religieuses : la vie serait un cadeau de Dieu et la refuser une grave offense. Loin de considérer les suicides comme des actes honorables, notre culture chrétienne les calomnie. Les suicidés sont décrits comme fuyant leurs responsabilités ou comme s’ils étaient malades…

Sénèque s’ouvrant les veines et Mishima qui reprend la tradition du seppuku (hara kiri), gagnent au contraire en respectabilité. Leur sacrifice a une valeur lustrale.

Dans nos régions aux racines chrétiennes, une lueur d’espoir existe cependant puisque quelques pays commencent à reconnaître le droit à l’assistance au suicide pour de grands malades. Ce n’est bien sûr pas assez. Le bon sens réclame que tout adulte ayant atteint l’âge de la retraite puisse se procurer une dose létale de pentobarbital de sodium qui, mélangée à du jus d’orange pour en masquer l’amertume, plonge l’individu dans un sommeil définitif.

Mais qu’importe le gouffre du temps ou l’infinité de l’espace, la disparition inéluctable de tout un chacun puisqu’au moment même où j’écris le printemps allume son feu d’artifice floral. Le jaune est partout avec les jacinthes et les bouquets de forsythias, les cerisiers du Japon forment des lanternes roses dans nos rues et les personnes souriantes sont apparemment bien plus nombreuses que celles qui pleurent.


[1] CAMUS, Albert, Le Mythe de Sisyphe, in Essais, Bibliothèque de la Pléiade, Paris : Gallimard, p. 100.

[2] « Supposons qu’une mouche ait pondu cent œufs. Veillons attentivement sur les cent prendre cent larves qui en sortent et soignons-les de telle sorte qu’il n’arrive malheur à aucune avant qu’elles aient atteint l’âge adulte et donné cent mouches vigoureuses soit environ cinquante couples. Chacun de ces couples engendre à son tour cent œufs avant de mourir ; nous voilà donc à la tête de 5000 mouches soit 2500 couples. Toutes choses égales, et dans les conditions les plus favorables, nous pourrions, en un an, voir se succéder quinze générations de mouches. Si nous avions suffisamment de moyens et de collaborateurs pour continuer à nous en occuper avec tant de soin qu’aucun individu ne périsse avant de s’être reproduit, au bout de neuf mois déjà, toute la terre serait couverte d’une nappe uniforme de mouches et, avant qu’un an se soit écoulé, seule la pointe des clochers émergerait encore d’un véritable océan d’insectes. »

KARL VON FRISCH, L’homme et le monde vivant, Éditions J’ai Lu, pp. 436-437.

[3] Un peu plus loin dans l’ouvrage déjà cité, le prix Nobel de médecine 1973 se montre un vigoureux défenseur de l’eugénisme : « L’esprit d’humanité et l’art médical permettent aujourd’hui la survivance d’anormaux qui, dans les peuplades primitives comme chez les animaux sauvages, auraient été impitoyablement éliminés. Un obèse ou un aveugle trouve table mise aussi bien que les autres et tout est mis en œuvre pour tirer d’affaire les enfants débiles. (…) Les idiots se reproduisent sans contrainte, tandis que, chez les élites, règne la limitation volontaire des naissances et que la guerre fait ses hécatombes parmi les individus les plus robustes. Pareil état de choses ne peut qu’aboutir fatalement à la détérioration de l’espèce humaine. » pp. 472 – 473.

1 Comment

  • -« La plupart des occidentaux aiment vivre. » Les occidentaux n’aiment pas vivre? Il me semble que l’envie de vivre est donné a tous les êtres humains.
    – La politiques natalistes aurait du commencer il y a 500 ans. Maintenant la question est: « Wat willen wij willen. »
    -Le suicide (l’euthanasie) n’est pas tellement critiqué chez nous. C’est plutôt une chose à régler. (Vereniging vrijwillige euthanasie)
    Interessant a lire: Magaret Atwood: « The handmaid’s tale.
    As-tu trouvé une façon a vivre bien avec la jolie adolescente?

    Een lieve groet,
    Anniek

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