La lettre de Mars 2019

Préférer son cheval à son cocher

Je ne m’en cache pas : je ne suis pas un humaniste. Pire encore, je suis très hostile à cette idéologie contraire au bon sens et soucieuse de nous convaincre que les êtres humains sont les meilleures valeurs de l’univers. À mon estime, ils sont plutôt les cellules malignes d’un cancer qui tue la planète où ils prolifèrent.

Le commandement « Aime ton prochain comme toi-même » est simplement absurde. En effet, « aimer » ne peut être conséquent à un ordre. Sans doute, quelques-uns sacrifieraient-ils la vie de leur cheval, de leur chien ou de leur chat pour sauver celle d’un étranger. Moi, non ! Cet individu, je serais incapable de l’aimer sur commande.

Dans un texte célèbre, Malebranche écrivait : « Lorsqu’un homme préfère la vie de son cheval à celle de son cocher, il a ses raisons, mais ce sont des raisons particulières dont tout homme raisonnable a horreur. Ce sont des raisons qui dans le fond ne sont pas raisonnables, parce qu’elles ne sont pas conformes à la souveraine raison, ou à la raison universelle que tous les hommes consultent. »
À en croire Malebranche, je ne suis donc pas un homme raisonnable puisque je conçois très bien que je puisse préférer la vie de mon cheval à celle de mon cocher. Mieux : il postule l’existence de raisons qui ne seraient pas raisonnables. Pour le montrer, il joue sur l’ambiguïté du mot « raison ». En français, ce terme évoque l’entendement, la faculté de raisonner mais il peut être aussi un simple synonyme de « motif ». Les tentatives de traduction montrent l’ambiguïté du mot « raison ». En allemand, par exemple, Verstand ? Vernunft ? Besinnung ? Grund ? Ursache ? Et « raisonnable » ? Vernünftig, Sinnvoll oder zumutbar ?
La « souveraine raison » ou encore la « raison universelle », est-elle la pensée logique ? Dans son Discours de la méthode, Descartes a voulu nous persuader que « tout homme est doué du pouvoir de bien penser ». Nous serions tous capables de produire une inférence correcte pour peu que nous ne soyons pas trompés par des artifices. Par exemple, après que nous aurons eu connaissance d’un certain nombre de constatations, nous en inférerons justement que la Terre a une forme qui ressemble à une mandarine et qu’elle n’est donc pas plate.
Je me suis toujours senti en désaccord avec le grand philosophe défendant l’universalité du bon sens ou de la capacité de bien juger. Nous savons qu’un certain nombre d’hurluberlus maintiennent aujourd’hui encore contre toute évidence que notre planète est un disque plat… Quant aux absurdités dont les religions abreuvent la plupart des hommes, elles sont si énormes que nous pourrions parler d’un délire collectif. Cette folle irrationalité affecte même des personnages qui, dans d’autres domaines que celui de la religion, ont démontré des capacités logiques hors du commun. Sans doute Descartes en est-il un des meilleurs exemples.
Cependant, malgré tous les délires possibles et imaginables de milliards de cerveaux qui ne sont manifestement pas doués, à propos de quelques fables, du pouvoir de bien juger, une « raison universelle » gouverne nos sciences. Elle constitue la pierre de touche qui nous permet de tracer une ligne de partage entre le vrai et le faux. Ainsi, comme l’a montré Karl Popper, tout énoncé auquel nous voudrions attribuer un caractère scientifique, doit être, en principe, falsifiable. Ceci signifie qu’une proposition, pour être admise comme rationnelle, doit pouvoir être soumise à des tests qui, s’ils échouent, nous obligent à réviser notre copie.
Or, toute tentative de falsification implique une tentative d’observation intersubjective. Pour être décisive, il faut qu’une observation puisse être faite par tous les observateurs potentiels dans les mêmes conditions.
C’est précisément là que le bât blesse l’argument de Malebranche. Quelle observation intersubjective pourrait-elle falsifier l’idée que tout homme devrait préférer son cocher à son cheval ? Certes, quelques hommes préfèrent leur cheval à leur cocher. Et alors ?
Le problème central de cet argument tient tout entier dans l’auxiliaire prescriptif « devrait ». La proposition « Tout homme préfère son cocher à son cheval » n’a aucun intérêt puisqu’elle est falsifiée par le premier venu. Mais qu’il existe un devoir de préférence, comment le confirmer ou le falsifier ?
Un jugement de préférence affirme la plus grande valeur d’un objet par rapport à un autre. Il s’agit donc nécessairement d’une évaluation subjective puisqu’elle ne peut être confirmée que par la personne du locuteur. « Pour le dessert, je préfère une orange à une pomme ». Les préférences sont toujours très personnelles.
En proclamant que tout homme raisonnable devrait préférer son cocher à son cheval, Malebranche feint de croire à l’objectivité de cette préférence. En réalité, l’opinion contraire constituerait à ses yeux une faute, non pas contre la logique mais contre un commandement divin. Lorsque vous préférez votre cheval à votre cocher, vous étalez votre mécréance. Vous placez un être créé à l’image de Dieu plus bas sur une échelle de valeurs qu’une bête !
N’ayant pas de cheval, je peux seulement vous dire, ami internaute, que je préfère de beaucoup ma chienne à une bonne partie de l’humanité. Mais comment justifier ma préférence ? Elle a toujours été douce, joyeuse et aimable avec moi. Elle n’a jamais attaqué un autre animal de son espèce (ce qui n’est malheureusement pas le cas de tous les chiens). Elle n’a jamais dit du mal des autres, peut-être parce qu’elle n’était pas dotée de la parole mais peut-être aussi parce qu’elle n’y pensait pas. Et pourquoi préférerais-je un cocher dont j’apprends qu’il rentre ivre chez lui tous les soirs pour battre sa femme et ses enfants et qui bastonne ma jument afin qu’elle réintègre plus vite l’écurie ? Le cocher, me diront les cartésiens et les sots, possède une âme que l’équidé ne possède pas.
Cependant, le grand mécréant qui écrit ces lignes est très certain que tous les êtres humains sont aussi des animaux. Nos cousins plus ou moins proches de nous sur l’arbre de l’évolution sont calomniés lorsqu’on parle d’eux comme de « bêtes ».
Il ne fait aucun doute que tous les animaux équipés d’une moelle épinière, d’un cerveau et d’organes des sens ont une âme. Elle est, comme chez nous, l’activité de leur système nerveux central. Ils observent, enregistrent, réfléchissent et prennent des décisions. Ils reconnaissent leurs amis et leurs ennemis. Ils sont capables d’amour.
Non, vraiment, hormis le mythe religieux des hommes créés à l’image de Dieu — mais quel Dieu méprisable, dans ce cas —, je ne vois aucune raison qui permettrait de dire qu’un individu préférant son animal à son cocher serait nécessairement déraisonnable.
Qu’un objet A soit « objectivement » préférable à un autre objet B est parfois possible si les deux objets sont des moyens pour un but. Encore faut-il, pour réaliser cette objectivité, une entente sur le but. Pour aller du point A au point B, l’autoroute en ligne droite est préférable à la petite route sinueuse de montagne pour autant que la rapidité soit notre critère. Si nous avons l’intention de découvrir les beaux paysages du pays, ce sera peut-être la petite route sinueuse qui l’emportera. Nous ne pouvons donc revendiquer l’objectivité de notre choix.
Dans le cas de notre cocher, préserver une vie humaine est, pour Malebranche, un but bien plus important que d’épargner n’importe quel animal. Ceci me rappelle qu’un ami catholique me reprochait jadis très sévèrement de soutenir la décision des autorités chinoises de condamner à mort deux de leurs ressortissants qui avaient abattu des pandas pour vendre un manteau de fourrure rare à une riche américaine. J’applaudissais à cette mesure à mon avis très bonne et très efficace pour protéger une espèce menacée. Mon interlocuteur au contraire ne comprenait pas que l’on puisse sacrifier deux vies humaines coupables seulement d’avoir chassé des « bêtes ».
Notre espèce s’autoproclame maîtresse et propriétaire de la planète et de l’ensemble des êtres vivants à sa surface. Par voie de conséquence, cette variété de singes dégénérés se rend détestable à mes yeux.
L’étudiant — Ainsi, pourrions-nous dire que vous vous détestez vous-même, Monsieur ?
Le maître de philosophie — En effet. Mais, voulez-vous suggérer qu’il y aurait quelque raison de ne pas se détester soi-même ? Peut-être une loi divine prescrivant que « personne ne doit se détester soi-même » ?

3 Comments

  • C’est clair, lisible, de typographie plus moderne. Je n’aime pas les mots qui apparaissent en anglais : « related posts, name, comment, your message … »
    Deux petites coquilles dans cette lettre de mars : au début : « … sacrifieraient-ils la vie de leur cheval, DE leur chien ou de leur chat … »
    Vers la fin : « Notre espèce s’autoproclame maîtresse ET propriétaire … »

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