Lettre de février 2019

« Maintenant et à l’heure de notre mort… » Exposons-nous !
Nous nous sommes tous déjà posé la question des traces que nous laisserons. L’un se dit : J’ai monté une entreprise prospère qui porte ma marque. L’autre : Je me suis engagé dans une association qui aide les pauvres. J’ai consacré mes jeunes années au sport et je suis arrivé à jouer dans une équipe de football professionnel. J’ai été un amoureux de la nature. J’ai fondé une grande famille. J’ai participé à des expéditions de recherches archéologiques. J’ai adopté des enfants du tiers-monde. J’ai milité pour l’égalité des sexes. J’ai été associé à des travaux scientifiques. J’ai eu une activité artistique…
Pourtant, la plus grande partie du temps dont dispose la majorité des êtres humains ne relève pas de ces domaines. Il est consacré aux nécessités motivant le monde animal : trouver de la nourriture (de l’argent), manger (consommer), boire, dormir, se protéger des prédateurs ainsi que des dangers et, quand cela est possible, copuler et se reproduire. Beaucoup se contentent de ces seules préoccupations. Ils ne prétendent pas donner, par leurs actions remarquables, du sens à cette existence dont les églises prétendent qu’elle leur a été « offerte » mais qui, en réalité, leur a été imposée sans qu’ils aient eu la moindre possibilité de refuser ce prétendu cadeau.
Il ne faudrait cependant pas que nous tombions dans l’illusion existentialiste de l’homme créateur, par ses actes libres, de son propre sens. Nul ne décide librement de ce qu’il pourrait être et encore moins d’être ce qu’il est. Champion de tennis ou génie scientifique, ce seront toujours des caractéristiques physiques et environnementales — héritées avant d’être cultivées — qui détermineront la destinée d’un individu. Une vision puérile très répandue consiste à croire que nous choisissons nos existences au contraire des animaux qui subiraient les propriétés inscrites dans leurs gènes. Cette dichotomie homme/animal, très profondément ancrée dans notre culture chrétienne, est parfaitement illusoire. Aussi bien que notre taille, notre sexe ou la couleur de notre peau, nous subissons les idées qui envahissent notre conscience. Ces idées nous donnent l’impression de choisir. Or, elles ont été elle-même déterminées par des neurones produisant des messages chimiques et électriques qu’ils échangent avec d’autres neurones.
Presque tous les êtres humains, cependant, en arrivent un jour à se demander « à quoi bon tout ce que je réalise pendant mon existence ? ». Me serais-je agité seulement pour laisser un souvenir impérissable ? Prenons un peu de recul et nous verrons que tout est soumis à ce que les bouddhistes appellent l’impermanence. Si grands que soient les rois et les empereurs, ils ne sont jamais, écrivait Montaigne, assis que sur le cul.1
Nous sommes pour nous-mêmes l’objet le plus aimable et le plus important de l’univers. L’envie est donc naturelle de le montrer aux autres ! Les nouveaux médias du net ont facilité en la renforçant cette tendance à s’exposer quand ce n’est pas à s’exhiber. Mes amis sur Facebook (un esprit facétieux les a comparés aux maisons gagnées au Monopoly !) sont innombrables. Ils regardent la photo du beau bébé que j’étais, du beau chien devant la belle maison, de la superbe voiture que je viens d’acheter ou des vacances inoubliables que j’ai passées dans un pays lointain.
Là, nous trouverons une différence spécifique entre les êtres humains et les autres animaux. Connaissez-vous un animal qui se préoccupe de ce que les autres pensent de lui ? Qui soit en quête de reconnaissance et de célébrité ? Certes, beaucoup recherchent le pouvoir et la possession des femelles en s’imposant par la force ou la séduction à leurs congénères. Existe-t-il pour autant un désir d’être connu et admiré ? Bien que je n’en aie pas la preuve, je ne le pense pas.
Quant aux êtres humains, le désir d’être vu, reconnu et admiré est un puissant moteur de l’évolution de leur espèce. Marquer les mémoires afin que quelqu’un parle encore de nous — fût-ce en mal — longtemps après notre mort, voilà le but qui donne un sens à nos actions. La notoriété est la voie royale de celles et de ceux qui n’ont encore rien mais peuvent tout obtenir. Pouvoir, argent, amour, tout est offert à celle ou à celui qui existe dans les journaux, sur Internet ou à la télévision.
Rien d’étonnant donc à ce que certaines jeunes filles écartent les jambes pour le producteur de cinéma Harvey Weinstein2 et que de jeunes garçons se donnent à des vieillards libidineux pourvu que ces derniers aient le pouvoir de leur procurer un public.
D’autres, semblables à l’alpiniste ouvrant une voie nouvelle vers un sommet, sont prêts à tous les efforts, toutes les privations, tous les risques, tous les sacrifices. L’étudiant en économie Jan Palach s’immolait par le feu à vingt ans sur la place Venceslas à Prague. Son suicide attirait l’attention du monde sur la brutalité de la dictature soviétique.
Son nom est aujourd’hui inscrit dans toute l’Europe sur d’innombrables plaques mémoriales, statues (j’en ai découvert une près de chez moi), rues, places, gares… un astronome a même désigné un astéroïde par ce patronyme.
L’héroïsme reconnu après le sacrifice public de soi est la force de la victime et le moyen de faire reconnaître la valeur de sa cause. Parlerions-nous encore aujourd’hui de Giordano Bruno s’il n’avait est pas été traîné devant la foule, la langue entravée par un étau, vers le Campo Dei Fiori à Rome où son bûcher avait été préparé ? L’Église catholique, la plus importante organisation de crimes contre l’humanité de tous les temps, lui aurait même refusé d’être garrotté par le bourreau avant la mise à feu des fagots placés sous ses pieds.
Il a été dit que Bruno était un mystique au contraire de Galilée qui était un scientifique sachant que la vérité de ses thèses se diffuserait sans qu’il soit besoin de donner sa mort en spectacle. Toute l’Europe cultivée parlait déjà de lui avant qu’il n’abjure publiquement.
Ce serait une erreur de croire que la notoriété puisse être un but en soi donnant le sens de l’existence. Elle n’est jamais qu’un moyen, pour le mystique comme pour le jouisseur. Sans compter que même les plus grandes célébrités ne durent pas éternellement.
L’ambition d’être connu est pourtant bien un instrument de sélection. L’être admiré à plus de chance de se reproduire facilement. Il est semblable à ces paons dont la longueur des plumes caudales est déterminante pour la séduction des femelles. Qu’une main démoniaque muni d’une paire de ciseaux les lui raccourcisse et le pauvre se retrouve célibataire bien malgré lui.
L’espèce humaine s’enrichit de quelques-unes des actions de toutes celles et de tous ceux qui rêvent d’attirer, dans tous les domaines imaginables, l’attention de leurs semblables sur leur nom. Je n’ai aucun doute que ce désir est à la base de toute performance artistique. L’artiste montre au commun des mortels combien son oeuvre est belle, intéressante, géniale, son message précieux, ses propositions essentielles. Peu importe qu’il tente de séduire, d’étonner, d’effrayer, ou même de provoquer le dégoût, le but est toujours que les gens en parlent. L’essentiel est d’attirer l’attention sur sa production pour convaincre le commun que son activité est de l’art. Installez une cabine de douche au milieu d’une place publique, prenez place nu(e) à l’intérieur et commencez à déféquer. À n’en pas douter, il se trouvera des journalistes pour souligner le caractère artistique de votre démarche.
Si vous tentez l’expérience, n’oubliez pas de m’avertir par mail. Je vous promets de ne pas révéler que l’idée venait de moi. Vous prendrez ainsi place dans le panthéon de l’art contemporain aux côtés du grand Klein qui se fit connaître en traînant des femmes nues enduites de couleur bleue sur de grandes feuilles de papier. Génial !

  1. « Et au plus eslevé throne du monde, si ne sommes assis,
    que sus notre cul » Montaigne, Essais, De l’expérience.
    connu et admiré ? Bien que je n’en aie pas la preuve, je ne le pense pas. []
  2. Selon Wikipédia, plus de 80 femmes ont déposé contre lui pour abus sexuels. []

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