Lettre de janvier 2019

La charrue avant les bœufs

 

Non, je ne présente mes vœux à personne.
Des tas de gens auxquels, en janvier 2018, d’innombrables amis (surtout s’ils avaient ouvert un compte sur le miroir aux alouettes des crétins, je veux dire Facebook) avaient souhaité joie, santé et bonheur, ont malgré tout crevé un beau jour de l’année qui vient de s’achever. Leur agonie était accompagnée par les râles révélateurs de leurs insupportables souffrances.

Superstitieux, je me garde donc de suivre cette tradition idiote. Lorsqu’il arrive que quelqu’un m’adresse des souhaits de bonne année, je le remercie et j’ajoute par courtoisie que, moi aussi, je l’aime bien.

Permettez-moi donc de vous dire, cher lecteur, que je vous aime bien et tout particulièrement si vous me détestez au motif que je formule des vérités déplaisantes. Je n’écris pas pour plaire mais pour donner à penser. Malheureusement, il faut aussi un certain talent — que peu de gens possèdent —une acuité suffisante de la lecture pour pénétrer dans la pensée opposée à nos croyances les plus chères.

Il y a longtemps que j’ai adopté pour moi-même la définition que donnait Husserl de la philosophie : elle est la pensée de la pensée. Or, la pensée ne peut se transmettre que par un langage (qui peut être la parole mais aussi bien un langage de signes ou d’images). Langage et pensée sont donc essentiellement liés. Point de langage sans pensée[1] et une pensée qui resterait non communiquée, secrète, serait en quelque sorte castrée, puisqu’incapable de se reproduire.

La langue naturelle que vous utilisez forme un moule dans lequel vos idées sont coulées avant d’être expédiées vers leur destinataire. Le cerveau d’un locuteur se voit ainsi imposer, souvent inconsciemment, des représentations que, peut-être, il n’aurait jamais pu concevoir dans une autre langue. Comment parler de neige à un habitant du Kasaï — région centrale de la république démocratique du Congo — dont le lexique ne comprend pas ce terme ?

Tous les intellectuels savent aujourd’hui que l’influence de la langue sur la pensée ne se limite pas au lexique. Nous appréhendons aussi le monde sous l’éclairage de notre langue maternelle, par ses règles sémantiques et syntaxiques. Elle est l’un des facteurs les plus importants de notre appartenance à une nation, une ethnie, un groupe. Contrairement à ce que les bien-pensants veulent nous faire croire, ce n’est pas un papier d’identité décerné par une administration à un footballeur talentueux qui, abracadabra, en fait un Français ou transforme un Turc en Allemand.

Notre façon de dire formate notre façon de penser. Alors que tout le monde sait que notre pensée commande notre parole, il est un peu plus difficile de reconnaître que notre langue maternelle commande en partie notre pensée.

Qu’il suffise de réfléchir à la confusion entre les deux genres grammaticaux et les genres biologiques. Ces derniers sont un caractère sexuel déterminant un rôle dans la reproduction d’êtres vivants. Le genre grammatical, de son côté, n’a rien à voir avec le sexe sauf peut-être dans les rêveries de féministes hystériques.

Les Allemands conçoivent-ils la même chose que nous lorsque nous leur parlons de la Lune (der Mond), du Soleil (die Sonne), de la mort (der Tod), de la guerre (der Krieg) ? Et le neutre, qu’en pensez-vous ? Qu’ils l’attribuent à une jeune fille (das Mädchen), signifie-t-il qu’ils la considèrent comme asexuée ?

Pour rendre le travail des traducteurs plus difficile encore, toutes les langues, n’ont pas les mêmes modes (indicatif, subjonctif, impératif…) et les linguistes savent que toutes n’ont même pas le même nombre de modes. Nous pouvons penser l’optatif mais nous en parlons au subjonctif. Les langues slaves connaissent des aspects (perfectif  ou imperfectif). Quant aux temps, que les différentes grammaires traduisent en façonnant la morphologie de leurs verbes, ils sont d’une étonnante diversité. Pour en donner une idée, je me borne à citer cette phrase trouvée dans l’article « langue slave » de Wikipédia : « Un futur périphrastique retrouvé dans le slave oriental et occidental exprime une action future sans emphase. » Si vous avez beaucoup de temps libre, apprenez donc une langue slave. Votre notion du temps en deviendra beaucoup plus nuancée.

Je reviens cependant à une langue qui m’est familière, l’allemand, pour attirer votre attention sur une propriété bien connue de cet idiome. Demandez « ein Coca » à un bar de Nuremberg, de Francfort ou de Berlin et il est probable que le garçon de service ne vous comprendra pas immédiatement. Si, en revanche, vous dites « ein Cola », il saura que vous voulez un Coca-Cola. L’allemand, en effet, a cette habitude remarquable de placer à la fin d’un mot composé la caractéristique la plus importante. « Ein Regenmantel », c’est d’abord un manteau (Mantel) qui a la particularité d’être conçu pour un temps de pluie (Regen). L’adjectif qualificatif prend sa place avant le mot qu’il détermine. Le parti socialiste (P.S) des Allemands est le « Sozialistische Partei » (S.P.).

L’esprit germanique place donc l’objet du discours à la fin de la parole. Sa description au début. Cette façon de concevoir les choses n’est pas limitée à la formation sémantique des termes mais elle orchestre également la syntaxe d’une période. Le lecteur ou l’auditeur est souvent tenu d’attendre les derniers mots pour connaître l’essentiel, je veux dire le verbe.

Ces différences entre les langues latines et les langues germaniques peuvent être la source de très mauvaises traductions et donc également d’interprétations fallacieuses. À la lecture de Mein Kampf, je me suis rendu compte que, dans sa jeunesse au moins, Hitler était sincèrement socialiste. Il se désolait profondément de la situation misérable du prolétariat viennois. L’ouvrier qui rentrait ivre dans un taudis après avoir dépensé la paye de la semaine n’était pas seulement pour le futur dictateur un cliché. Il côtoyait une réalité qui nourrissait sa haine des ploutocrates exploiteurs. Plus tard, ce fut donc bien un parti de prolétaires — NSDAP, le parti des travailleurs allemands socialistes nationaux — qu’il anima.

En Allemagne, le « Nazionalsozialismus » était avant tout un mouvement politique de socialistes qui avaient la particularité d’être également nationalistes. Malheureusement, tout le public francophone a adopté l’expression « les nationaux-socialistes » alors qu’il aurait fallu dire, conformément à l’ordre des termes qu’utilise l’allemand, « les socialistes-nationaux ».

Évidemment, cette traduction plus conforme à la logique des langues germaniques, sonnerait douloureusement aux oreilles des militants de gauche. Ils entendraient un mot révéré (socialiste) associé à une propriété honnie (national). Une expression comme « socialiste-national » engendrerait une sorte de dissonance cognitive. Un socialiste de langue latine se veut en effet plus internationaliste que nationaliste.

Il n’en demeure pas moins vrai qu’en parlant de « national-socialisme » nous mettons la charrue avant les bœufs. Le socialisme constitue la finalité qui ne peut être atteinte que par le moyen de la promotion de la nation germanique. Le socialisme national était censé réunir tous les peuples aryens et leur procurer l’espace vital dont ils avaient besoin.

Ne placent-ils pas, eux aussi, la charrue avant les bœufs, ceux qui consacrent une bonne partie de leur existence à l’obtention d’un paradis imaginaire ainsi qu’à la vénération de divinités plus fabuleuses les unes que les autres ? Le dictateur socialiste-national a sacrifié sa patrie en engluant son armée — suivant en cela l’exemple du dictateur français — sur les terres de Russie devenues bolcheviques.

Pourquoi devrions-nous sacrifier tout ou partie de notre existence présente bien réelle à un au-delà chimérique ? Le mythe d’une mère vierge représente bien ce refus absurde de la vie si ardemment défendu par nos religions occidentales.

Adoptons donc une autre langue qui ne placera pas l’important à la fin des temps. Les bouddhistes nous suggèrent d’apprendre d’abord à respirer et à gouverner notre attention vers notre corps ici et maintenant. Les bœufs seront alors devant la charrue qu’ils tracteront vers la fin naturelle et paisible du voyage.

Je vous souhaite de concentrer en 2019 toute votre attention sur votre respiration sans vous occuper du mirage de l’au-delà.

[1] Une des preuves irréfutables que les animaux sont dotés de la capacité de penser est qu’ils ont développé de multiples langages.

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