Lettre de décembre 2018

Les toupies des dieux

 

Chers amies et amis internautes, c’est déjà décembre et Horus prendra bientôt le dessus sur Seth. Si loin que nous remontions dans les philosophies et, plus loin encore dans les mythologies, l’obscurité incarne le mal et la lumière le bien. Rassurez-vous cependant, le sauveur arrive !

Si le prophète ou le Dieu vient au monde autour du 25 décembre, c’est parce que cette date marque pour les anciens le début d’une renaissance. Le Soleil, qui est le père de toute vie, l’emportera peu à peu sur le temps de l’obscurité. Les jours s’allongent et la végétation va renaître, promesse de moissons futures.

La lumière et les ténèbres forment un couple de contraires complémentaires. Je veux dire qu’ils sont dans une dépendance si étroite que l’un est impensable sans l’autre. L’un, cependant, peut dominer l’autre à un moment ou dans un lieu déterminé. Aussi le combat entre Horus (le bien) et son oncle Seth (le mal) est-il éternel. Le premier, qui fut violé par cet oncle bisexuel, s’attaque aux testicules de son ennemi. Le second arrache un œil de son neveu qui sort malgré tout vainqueur du combat. Il devient pharaon d’Égypte et maître du Nil. Son œil énucléé sera guéri par Toth et nous offrira la nuit la lumière lunaire.

Se souvenant que les mythes égyptiens sont le creuset de toutes les religions occidentales, nous comprendrons la parenté entre Jésus et Horus, Satan et Seth. Sans démon, pas de sauveur. Seth est à la base du triomphe de Horus comme Satan justifie la mission de Jésus. Dieu doit son existence au Malin. Nos religions sont nécessairement polythéistes.

Ces contraires complémentaires se présentent chaque fois qu’un prédicat est polarisé — qu’il peut donc être placé sur une échelle de plus ou de moins, hiérarchisée. « Être heureux » n’est pensable que dans la conscience de la possibilité d’être malheureux. « Être rapide » n’est concevable que si quelques processus sont lents. Le Bien n’existe pas sans le Mal.

Revenons à la remontée du soleil dans le ciel, victoire de la lumière sur des ténèbres qui n’avaient cessé de gagner du terrain. Nous ne pouvons pas nous représenter une illumination sans ombre. Un éclair ne peut être vu que dans un environnement moins flamboyant que lui. Inversement, nous ne concevons l’obscurité que si nous avons perçu une brillance ou une coruscation. Paradoxalement, sans aucune lumière dans un univers éteint, l’être imaginaire qui pourrait y vivre serait incapable de forger l’idée de ténèbres. Quelques animaux vivent ainsi au fond de grottes qu’aucun rayon lumineux n’atteint. La nature ne les a jamais dotés d’yeux et, s’ils pouvaient avoir une conscience, ils ne se représenteraient pas ce que sont les ténèbres.

Écartant l’opacité de la nuit noire, la lumière nous dévoile une réalité qui restait invisible sans elle. Son phare est une lance transperçant le rideau qui nous cachait le monde. Elle est source de la connaissance que l’obscurité des ténèbres nous dissimulait. Propriété de certains de nos énoncés d’observateurs, le vrai est une conformité de la parole avec les phénomènes observés. Comme la lumière, la parole vraie délivre la connaissance. Elle s’adresse à des personnes qui n’ont pas pu voir, qui ont mal vu ou qui n’ont pas compris ce qui s’est manifesté, ce qui se manifeste ou encore ce qui se manifestera.

Malheureusement, la langue usuelle fait des crocs-en-jambe à la logique lorsque nous parlons de la vérité. La confusion est à son comble avec Platon qui assimile le Bien au Vrai et au Beau. Pour l’immense philosophe grec, ce qui est bien (ce que nous aimons) est vrai et beau alors que le mal (ce que nous détestons) est faux et laid. Dans les mythes, les personnages personnifiant la lumière et la vérité seront aussi les incarnations du Bien et du Beau.

« Faire ceci ou cela est bien » devient l’équivalent de « C’est VRAI qu’il faut faire ceci ou cela ». Le passage à cette deuxième proposition escamote ce qui était sous-entendu par la première. En effet, « Faire ceci ou cela est bien », c’est toujours POUR X, Y ou Z ! Au contraire, en disant « C’est vrai qu’il faut faire ceci ou cela », le proposant présuppose que c’est pour tout le monde. La norme morale s’offre un déguisement d’objectivité.

« Il faut sauver les réfugiés qui risquent de se noyer » ne peut être que vrai puisque c’est bien. « Il fallait tirer à la mitrailleuse sur les premiers bateaux gonflables transportant des sans-papiers vers les côtes européennes » ne peut être que faux puisque c’est mal. En devenant une affaire de vérité, le normatif perd sa subjectivité, autant dire sa vertu. En effet, en étant désignée comme fausse, l’opinion contraire à la norme proposée devient non seulement détestable mais également inacceptable.

Le mythe égyptien nous promet que Horus (le Bien), après une période de ténèbres, gagnera son combat contre Seth (le Mal). Dans le mythe chrétien, Jésus est la lumière éclairant les fidèles. Il triomphe du démon du doute jusque dans le supplice. Pourtant, ni Seth ni Satan ne sont mis à mort par les divinités du Bien. Nous pouvons nous attendre à leur retour. L’histoire de la lutte qui oppose la lumière à l’obscurité n’est pas linéaire. Elle est, comme la trajectoire de tous les astres que nous pouvons observer, cyclique.

Noël et les trois jours les plus courts de l’année qui le précèdent marquent l’accomplissement d’un demi cycle. Le Soleil, en remontant dans le ciel, nous promet une vie nouvelle. Rien ne meurt jamais puisque tout se répète en se reproduisant. Nous voici plongés dans l’effrayante intuition nietzschéenne de l’éternel retour du même et de l’identique. Un parcours cyclique est illimité. Le voyageur sur la planète Terre qui observe le déclin de la lumière et de la vie guette les signes d’une renaissance. Il les trouve avec l’allongement des jours.

Seul le Soleil — Dieu — envoie sa lumière dans toutes les directions. Participant à la loi de l’universalité des mouvements circulaires, il tourne également sur lui-même. Quant à nous, nous sommes de véritables compagnons de la toupie. Alités toute une journée, loin de rester sur place, nous circulerons avec la croûte terrestre. En une année, nous accomplissons un tour de Soleil, cette étoile qui, non seulement tourne sur elle-même, mais tourne autour du trou noir que nous situons au centre de la galaxie. Une grande galaxie comme la nôtre — la Voie lactée — est entourée de galaxies naines satellites évoluant en cercles sur ce carrousel.

(Illustration : https://fr.wikipedia.org/wiki/Nuages_de_Magellan)

Le mouvement le plus universel suit une trajectoire de section conique. Les planètes tournent autour de leur étoile sur une orbite d’apparence circulaire. À y regarder de plus près, comme l’a fait Kepler, elle se révèle elliptique. Comme nos vies, les corps en orbite n’ont pas une vitesse constante. Loin d’un foyer, ils sont lents mais ils accélèrent lorsque leur distance à ce centre diminue. Ils ralentiront ensuite avant de reprendre de l’énergie en se rapprochant des foyers de l’ellipse.

Notre description de la petite partie de l’univers accessible à nos instruments s’affine à mesure des progrès de la technologie. Le monde des étoiles, comme notre planète, comme les autres planètes du système solaire, comme les saisons et comme les jours sont les résultats de rotations. Nous savons que cela tournique et nous pouvons attribuer une forme de section conique à une orbite. Mais nous ne savons pas, et nous l’ignorerons toujours, POUR-QUOI (dans quel but, à quelle fin) tout cela tourne.

Dans ce domaine, il ne nous reste, pour satisfaire notre soif d’explication, que les mythes. Qu’ils soient babyloniens, égyptiens, chrétiens, talmudiques, musulmans, papouasiens, inuits, aborigènes ou autres, ils ont en tout cas en commun cette même certitude imbécile : tout cela est pour nous, à cause de nous… Nous avons liquidé le géocentrisme, l’héliocentrisme mais nous ne nous sommes jamais débarrassés de l’égocentrisme.

Cher internaute, nous fêterons à la fin de ce mois le retour cyclique de la lumière source de vie, l’ascension recommencée du Soleil dans le ciel. Expliquez donc à vos enfants combien peu nous importons dans cet univers aussi étrange qu’immense.

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