Mon Iconoclastie

Une de vos connaissances manifeste une dévotion touchante à la mémoire de sa femme qui vient de disparaître. Vous savez cependant de source sûre que la dame en question exerçait, pendant les absences de son mari, le plus vieux métier du monde dans un petit appartement loué à cet effet. Or, l’homme la croyait fidèle et très sérieuse. Bien entendu, si vous avez un peu d’amitié pour cet homme, jamais vous ne lui révélerez ce que vous savez. Le souci de ne pas lui faire de peine l’emportera sur la tentation de dire la vérité.
«  Le terme iconoclaste (adjectif ou nom) désigne une attitude ou un comportement d'hostilité manifeste aux interdits, normes et croyances dominantes ou autres valeurs « intouchables » » (1)
L’étymologie du mot me paraît plus intéressante encore que sa définition. Elle fait référence au briseur ou au fracasseur d’icônes. Pour agir de la sorte, il faut une bonne dose de colère ou de rancune. Réduire en mille morceaux une image pieuse, parfois fort belle, n’a aucun intérêt pour moi. Pleins de dévotion pour des normes, des croyances ou des objets jugés sacrés, les croyants ne me courroucent que s’ils exigent de moi que je m’adonne à leurs pratiques ou s’ils se croient en droit de m’interdire toute critique. Tournez, tournez autant que vous voulez autour de votre pierre noire, musulmans de tous les pays. Jetez des pierres au diable en l’invectivant si cela vous fait plaisir. Ne me demandez simplement pas d’en faire autant.
En quoi consiste alors mon iconoclastie ?
Les philosophes du langage au XXe siècle m’ont enseigné, et cela peut paraître aujourd’hui une évidence, que dire c’est faire. Après qu’Austin eut attiré l’attention sur les verbes performatifs (promettre c’est dire que l’on promet), la parole devenait effectivement une fabrique d’actes.
Certains discours peuvent donc être réprimés en utilisant toute la palette de sanctions qu’une société met à la disposition de la force publique pour punir les auteurs des mauvaises actions. Celles et ceux dont les paroles s’en prennent aux valeurs jugées intouchables, aux normes et croyances dominantes s’exposent à des sanctions allants de la fermeture de leurs comptes sociaux jusqu’à des peines de prison de longue durée en passant par la confiscation de leurs biens.
Cela a toujours été le cas et j’en suis le premier conscient mais j’ai également grandi dans cette période historique très courte pendant laquelle les maîtres profitaient de la crédulité illimitée des enfants pour leur faire croire qu’ils avaient la chance d’appartenir à un pays défendant la « liberté d’expression ». Il nous était loisible d’exprimer tout ce que nous pensions ! S’il était né à notre époque, nous enseignait-t-on, Giordano Bruno aurait pu dire et écrire que l’univers était infini et que les étoiles étaient d’autres soleils sans risquer la condamnation à être brûlé vif avec la langue enserrée dans un étau.
La répression, si elle n’a plus la même férocité, n’a cependant pas disparu. Elle s’exerce d’autant plus que les paroles, vraies ou fausses peu importe, blessent les pouvoirs en place. Des châtiments s’abattront sur tous ceux qui osent proférer des idées désagréables aux oreilles des détenteurs de l’autorité. Il peut s’agir d’un mot d’esprit, d’un dessin, d’une chanson (2), d’un film, d’une conférence, d’un livre… Pour avoir cru aux démonstrations du professeur Faurisson qui avait mis en doute l’existence de chambres à gaz homicide, Vincent Reynouard a perdu son poste de professeur à l’éducation nationale et il a été condamné à deux ans de prison ferme. Plusieurs de ses films ont été censurés sur YouTube. Ruiné, sa famille détruite, il a dû s’exiler en Angleterre pour éviter de retourner en prison. Convenons qu’en matière de sanctions, ce n’est pas rien.
Comme le grand négationniste Ernst Zündel, tant d’autres révisionnistes — dont le seul crime était d’exprimer leurs opinions contraires aux fables officielles des vainqueurs de la dernière guerre — se sont retrouvés derrière des barreaux. Je me demande comment finira Madame Ursula Haverbeck dont j’ai eu l’honneur de traduire  une interview accordée à la première chaîne de télévision allemande.  (https://youtu.be/6kkiqaY-F5o). Adeptes de la pensée politiquement correcte, rassurez-vous, nous ne sommes pas prêts de permettre à Monsieur Faurisson d’exprimer ses arguments sur une chaîne nationale française.
Alors que je me gaussais des évangélistes américains qui manipulent des serpents venimeux au motif que la Bible déclare que les vrais croyants sont protégés contre les morsures, (3) une amie très pieuse m’en a fait le reproche. Ce n’était pas bien de tourner en dérision une pareille foi. En effet, mon ironie était potentiellement blessante pour tous ceux qui croyaient en la vérité intégrale d’un texte considéré par eux comme sacré.
Faut-il pour autant s’abstenir de tout énoncé qui pourrait fâcher des individus aux oreilles trop sensibles ? Comme ces demeurés qui croient que Jésus leur a offert l’immunité contre les venins à la seule condition qu’ils aient la foi, une immense majorité des êtres humains nourrit des croyances absurdes qui peuvent provoquer l’hilarité. Or, l’être rationnel qui rit d’une sottise ne bénéficie d’aucune vaccination qui le prémunirait de toute croyance ridicule. Aussi, ne vous privez pas de rire de moi si je dis ou si j’écris une calembredaine. Que celle ou celui de mes lecteurs qui n’a jamais accordé foi à une loufoquerie me jette la première pierre !
Toutes les croyances peuvent être erronées mais certaines seulement, parfois particulièrement extravagantes, sont considérées comme sacrées par un public déterminé. Les tourner en dérision est ressenti comme une offense par tous ceux qui les partagent. Elles sont intouchables. S’en prendre à elles revient à faire vaciller un édifice à l’abri duquel le croyant se sent en sécurité.
Peu importe à la plupart des gens que des millions de catholiques croient (à mon avis très stupidement) qu’une vierge a mis au monde un enfant implanté miraculeusement dans son ventre par une intervention spéciale du ciel. Peu importe que des millions de musulmans croient que leur prophète a pris son envol sur un cheval ailé depuis l’esplanade de la place al Aqsa. L’iconoclaste, lui, se demande pourquoi on enseigne encore de pareilles convictions grotesques aux enfants au XXIe siècle. Ces actes de foi bénéficieraient d’une protection spéciale justifiée par le fait que toute critique à leur encontre pourrait offenser et donc faire souffrir les croyants.
Le ridicule est précisément ce qui prête à rire et le rire fâche lorsqu’il est dirigé vers un objet tenu pour vénérable. Même ceux qui pratiquent l’autodérision jugent intolérable que d’autres se moquent de leur personne sans leur accord. Voltaire sera bastonné par les sbires du chevalier de Rohan pour s’être moqué d’un nom qu’il n’avait aucun mérite à porter.
Les idées saugrenues sont bien plus nombreuses encore que les gens qui les défendent. L’iconoclaste les expose sans vergogne et ne se prive pas d’étaler leur caractère insensé. Elles sont particulièrement nombreuses dans toutes les religions. Les rieurs deviennent ainsi la cible de la vindicte des bien-pensants. Ceux-ci pourront, comme ce fut le cas dans la rédaction du magazine satirique Charlie Hebdo, les tuer les hilares avec bonne conscience.
Il existe des croyances que seuls des êtres intellectuellement déficients peuvent partager. Personne, pourtant, n’est idiot dans tous les domaines. Il est malheureusement difficile de faire le partage entre rire d’une conviction et rire de la personne qui y adhère. Se moquer de l’efficacité des remèdes homéopathiques, est-ce se moquer des gens qui sont persuadés que ces poudres de perlimpinpin les guérissent ? Tourner en ridicule l’idée que nous pourrions continuer à penser alors même que notre cadavre serait dépourvu de tout organe capable de produire ces pensées, est-il équivalent à se moquer des fidèles qui imaginent une vie après la mort ?
Entre ridiculiser une conviction et railler l’individu qui la défend, la limite est forcément floue. Nous oublions trop facilement que d’immenses génies ont adopté des croyances d’une absurdité étonnante. J’ai déjà rappelé ailleurs que Descartes pensait que les animaux ne souffraient pas. Les hurlements déchirants qu’ils poussaient étaient en tout semblables au bruit d’un réveil matin que l’on fracasse sur un pavement. Newton pensait pouvoir lire l’avenir dans les tarots. Le grand logicien Gödel avait peur des fantômes… (4)
La présence de croyances absurdes dans les cerveaux des plus grands penseurs ne serait-elle pas justement une raison d’insister sur leur incongruité ? L’iconoclaste nous rappelle qu’il faut absolument pouvoir rire de tout, quelle que soit l’autorité qui s’en trouve contrariée.
Au crépuscule de mon existence, j’ai l’impression que toutes les libertés dont j’ai pu bénéficier dans la 2e moitié du XXe siècle sont rognées de toutes parts. Vous ne pourrez bientôt plus fumer, draguer, prendre une cuite, assister au spectacle d’un humoriste (fût-il noir !), dire une plaisanterie sur les blondes ou sur les Belges, sans être réprimandé par les nouveaux puritains.
Rien n’est sacré sauf peut-être la liberté qui nous reste de proclamer que si une proposition a été sanctifiée, c’est sans aucun doute parce qu’elle était particulièrement idiote.

(1) Wikipedia
(2) La chanteuse anglaise Alison Chabloz vient d’être condamnée pour « crime de haine ».

(3) https://blogs.mediapart.fr/jacques-van-rillaer/blog/131217/du-danger-de-croire-la-bible

 

 

(4) Propos d’un iconoclaste, 57e semaine, Moine bourru.