L'arme de compassion

Évaluer l’ampleur d’une catastrophe par le décompte des morts est la pratique courante des médias. Plus l’hécatombe est grande, mieux les journaux se vendent et plus ceux qui auraient une responsabilité dans le drame sont jugés coupables. Si les journalistes peuvent faire état d’un certain nombre d’enfants sacrifiés (le mot « victime » désigne à l’origine les êtres vivants offerts en sacrifice aux dieux), l’impact sera mieux assuré.

La variation des estimations successives du nombre des victimes reflète l’intensité de l’opprobre jeté sur les responsables. Ainsi la comptabilité des cadavres produits par l’enfer de Dresde n’a-t-elle pas fini d’être débattue. Les états-majors anglo-américains ont décidé d’exterminer cette population civile en déversant sur le centre-ville au moins trois pluies de bombes. Ils planifièrent le largage de bombes classiques suivies de bombes incendiaires et enfin par des bombes soufflantes pour attiser les incendies. Les survivants ont parlé de bombes au phosphore (interdites par les conventions internationales) mais cela a toujours été nié par les historiens des gagnants.

Quoi qu’il en soit, les alliés ont créé un four crématoire d’une efficacité bien supérieure à ceux qui réduisaient en cendres les cadavres d’Auschwitz puisque les habitants de Dresde évoquent aujourd’hui 250 000 victimes calcinées en une seule nuit ! La justice, toujours aux ordres des vainqueurs, a béni les criminels de guerre des armées alliées pour cet exploit. Ils sont aujourd’hui décorés. Il convenait, prétendent-ils, de mettre à genoux la bête nazie en brisant toute volonté de résister.

Le même argument a été utilisé pour justifier que les responsables américains envoient les premières bombes nucléaires sur les populations civiles de Hiroshima et de Nagasaki. Nous resterons sourds aux voix qui affirment que la capitulation des armées japonaises n’était de toute façon plus qu’une question de jours. Pourquoi jeter cette ombre sur l’action héroïque des armées du bien ?

Lorsque des objectifs sont clairement militaires, les victimes ne comptent pas. S’il y a quelques civils, ils sont à mettre au compte de ces dégâts collatéraux qu’il est impossible d’exclure si l’on veut protéger nos soldats ou terminer plus rapidement un conflit qui pourrait continuer sans ce massacre. Les trépassés d’aujourd’hui sont un prix à payer pour les vivants de demain.
L’argument n’a semble-t-il pas effleuré les cervelles des responsables européens dont le devoir eût été de protéger nos frontières de toute invasion. La catastrophe engendrée par les passages illégaux de la Méditerranée, mesurée en nombre de morts par noyade, a atteint une importance considérable. J’entendais récemment sur une radio citer le chiffre de 15 000 morts — ceci n’est qu’un ordre de grandeur — depuis le début de cette migration. Les humanistes en sont bouleversés et quelques-uns sont même allés jusqu’à prendre rendez-vous avec les passeurs sur un point très proche de la côte libyenne pour embarquer les candidats afin de leur offrir une traversée sans risque aux frais du contribuable subsidiant ces associations.
Or, qui sont les criminels de cette affaire ? Certes pas les réfugiés qui, par des membres de leur famille ou des amis, ont entendu parler de ces incroyables pays européens offrant à l’arrivée le gîte, le couvert et un salaire de plusieurs centaines d’euros. Une semblable rétribution paraît évidemment gigantesque à ces candides produits de la misère. Et voici qu’on leur annonce que les bons socialistes allemands vont autoriser le regroupement familial. Tous à Berlin !

Les alouettes prises au piège du miroir ne sont pas coupables. Ceux qui ont monté le dispositif ou ceux qui ont permis son installation le sont. Ainsi, les chefs militaires, les services de douanes et d’immigration avaient la capacité de couper l’herbe sous le pied aux passeurs. Il eût seulement fallu un peu de courage politique. Couler à la mitrailleuse les premiers dinghys arrivant chargés de sans-papiers et ramener illico les occupants munis de leurs téléphones portables sur la plage libyenne d’embarquement.
Entendez-vous les vociférations haineuses des humanitaroïdes ? Vous êtes fou : il y aurait eu des morts ! Oui, mais combien ? Trente ou quarante et le trafic était stoppé net. Un incident militaire, rien de plus. Les tam-tams africains auraient merveilleusement fonctionné. Et plus personne n’aurait alimenté le florissant commerce des trafiquants d’êtres humains. Grâce à une politique de tolérance zéro, une économie de 15 000 vies humaines, rendez-vous compte !
Hélas ! Bien plus efficace que les bombes, les missiles et autres drones, l’arme des nouveaux envahisseurs leur est fournie par les habitants des territoires qu’ils conquièrent. Ils se servent de la compassion de leurs victimes. Quel discours notre génération va-t-elle tenir à ses enfants et petits-enfants ? Peut-être celui-ci : « Nous avons donné votre pays sans guerre à des malheureux qui voulaient s’y installer. Nous ne voulions pas être égoïstes et garder pour nous les bénéfices du labeur de nos ancêtres. Maintenant que vous êtes gouvernés par des imams et des ayatollahs, souvenez-vous que vous le devez à la bonté de vos parents. N’est-ce pas merveilleux ? »