La vie cadeau !

 

Je défends la noblesse du suicide et j'estime toutes celles et tous ceux qui passent à l’acte. J'admire bien plus Kurt Cobain de s'être tiré une balle dans la tête alors qu'il n'avait que 27 ans que pour les beuglements qu'il produisait en s'agitant devant une foule d'imbéciles en extase.

Une habituée du troquet où j’ai mes habitudes s’insurge. Mais comment ? Tu ne reconnais pas que la vie est un merveilleux cadeau qui t’a été offert ?
Argument de patronage. La vie cadeau ! L’absurdité de cette remarque m’abasourdit. Cadeau, mais de qui ? Connaissant mon athéisme, elle évite la ficelle du cadeau de Dieu. Elle dit alors : de tes parents, voyons. Ils t’ont donné la vie. Et moi de remarquer que ce sont eux également qui m’ont donné la mort… cadeau aussi, peut-être ? 

Un bienfaiteur supposera toujours que le bénéficiaire du présent qui lui est attribué aspirait à le recevoir. Le généreux donateur espère que le paquet enrubanné qu'il apporte satisfera un désir. Il serait inconvenant d’offrir une paire de chaussures à un cul-de-jatte. A telle enseigne que ceux qui n’ont aucune envie de recevoir ce qui leur est donné doivent souvent feindre, afin de ne pas offenser celle ou celui qui leur témoigne cette marque d’égards, un plaisir qu’ils n’éprouvent pas.

Mais qui pourrait désirer l’existence ? Un être qui n’existe pas ? N’ayant aucun cerveau, celui-là n’a assurément aucun souhait. Pourquoi aurait-il de la reconnaissance pour avoir obtenu ce qu’il ne souhaitait pas ? Lorsque deux personnes veulent créer une vie nouvelle, elles se donnent souvent beaucoup de mal pour satisfaire un très grand désir : le leur ! Se reproduire consciemment est en réalité l’acte le plus égoïste qui se puisse concevoir.

Le « cadeau », ce sont nos parents qui se le sont offert — à supposer qu’il ne s’agisse pas d’un simple accident — en nous mettant au monde. Beaucoup sont prêts à tout pour l’obtenir. Pour s’en convaincre, il n’est que de considérer la détresse de ces femmes et de ces hommes qui courent d’un médecin à l’autre dans l’espoir de guérir la stérilité dont l’un des deux au moins est affligé. Si les techniques médicales ne peuvent plus rien pour eux, ils se tournent vers l’adoption, le plus souvent d’un enfant chanceux importé d’un pays lointain et pauvre. Il est exact, dans ce cas, que le bébé qui leur est livré est le grand bénéficiaire de cette action comme le serait un chiot abandonné qui aurait la chance d’être adopté par une famille aimant les animaux. Il n’en est pas moins vrai qu’un observateur objectif sait que les parents ont effectué toutes les démarches de l’adoption pour satisfaire leurs propres besoins et non pas ceux d’un rejeton qu’ils ne connaissaient pas encore.

Il reste indéniable que beaucoup de gens s’estiment heureux parce qu’un naturel optimiste leur permet de se réjouir des menus plaisirs rencontrés dans la vie quotidienne. Je ne vous parle pas des grands bonheurs qu’apporte parfois l’amour ou la bonne fortune du loto. Je pense seulement aux événements très fréquents qui donnent de la joie. Un moment au soleil dans son fauteuil de jardin, une promenade à vélo, l’accueil chaleureux de votre petit chien, une bonne tasse de café, un verre de bière qui étanche votre soif, une chanson, un spectacle agréable, un courrier d’un vieil ami, un appareil en panne qui est réparé, en remboursement d’impôt inattendu, une visite médicale rassurante, un regard de complicité, l’achat d’un objet désiré, l’enfouissement dans les couvertures quand vous êtes très fatigué, le soulagement de pisser quand ça presse, la chaleur d’un radiateur contre votre dos quand vous aviez froid, un plat délicieux, une félicitation pour l’une de vos actions, la découverte d’une photographie oubliée, la nouvelle que le parti que vous souteniez a gagné des élections, la possibilité de vous gratter là où cela vous démange…

Je viens d’énumérer 20 sources de plaisirs qui ne sont pas rares. En vous interrogeant, vous en trouverez 100 autres. Sans doute est-ce la raison pour laquelle la majorité des gens déclarent aimer la vie et sont même terrorisés à l’idée de la perdre. Comment ? Je ne pourrais plus connaître tout cela ?

J’ai raconté ailleurs* l’anecdote de ce jeune garçon qui me demandait « Mais, Monsieur, si comme vous le dites notre âme n’est que l’activité de nos neurones, qu’y aura-t-il après ma mort ? » Et moi de lui répondre « Tout. Absolument tout… sauf toi ! ». J’aurais voulu qu’il comprenne que son absence du monde n’aurait aucune importance, pas plus que la disparition d’un ver de terre dans un terrain labouré du cachemire. Bien entendu, je n’avais aucune intention de suggérer qu’il n’avait aucune valeur. La valeur de quelqu’un pour d’autres personnes, ce n’est pas la même chose que l’importance d’un être vivant dans l’ensemble des phénomènes de l’univers. L’argument est tout aussi valable pour moi ou pour vous. Je souhaitais plutôt montrer que nous sommes tous imbus dès la naissance d’une teinture nous imprégnant de la conviction fausse de notre importance. Là se trouve l’erreur capitale. Qu’importe que nous nous décomposions et qu’il n’y ait plus ce moi avide de se titiller et de se trémousser entre les moments où il se tord et gémit. Si l’univers avait un cerveau pour y penser, il s’en moquerait éperdument !

Sans aucune réticence, je l’accorde aux optimistes : les bons moments sont probablement plus nombreux que les mauvais et il est impossible d’établir une échelle objective qui permettrait de comparer le poids des périodes de souffrance avec celui des années d’insouciance. Rien ne pourrait cependant nous enjoindre de remercier un personnage imaginaire pour tous les moments dont nous avons tiré une jouissance. Tout aussi absurde serait l’attitude consistant à haïr un être improbable pour les déboires aléatoires que nous avons eus à supporter.

Tout au plus pouvons-nous faire la généalogie de ces curieuses génuflexions. Tu aimes le gâteau ? Dis merci à maman. Tu as reçu un nouveau téléphone ? Il faudra que tu écrives un mot de remerciement à tantine. Il a pissé sur ton cartable ? Papa va lui tirer les oreilles. Là, dans ces dressages quotidiens, dans l’expérience de ces êtres bien réels qui nous font du bien ou du mal, se trouve l’origine de notre recherche désespérée d’un être mythique bienfaiteur ou malfaiteur lorsque nous ne comprenons pas pourquoi quelque chose nous arrive.

Tu m’as fait le cadeau de la vie, Seigneur, mais, pareil en cela au cul-de-jatte qui se voit offrir une magnifique paire de chaussures, je m’en serais bien passé !

 

* Propos d'un iconoclaste, 81e propos, Avant la naissance, pages 55-56.