Cent treizième argument. Dimanche, le 14 mai 2017.

La différence

Les hominidés ont toujours poussé des cris et émis des grognements signifiants. Le protolangage des êtres humains consiste en vociférations accomplies pour terrifier l’ennemi, le dissuader en le menaçant. Ne t’approche pas ! Les hurlements véhiculent déjà la haine.

À l’origine du langage se trouve sans aucun doute les rugissements des combats. Mais simultanément, la voix sera utilisée pour rameuter des alliés et pour attirer des femelles. Certains murmures et gémissements traduisent déjà le désir.

En acquérant des cordes vocales de plus en plus souples, les membres de l’espèce humaine associeront leurs percepts à un ensemble de sons devenant les premiers mots. Aimant la paix et la douceur, nous oublions volontiers l’origine guerrière du langage. Il n’est pas rare que la parole soit conçue comme l’outil indispensable au rapprochement et à une plus grande compréhension des locuteurs. Nous avons forgé le concept de dialogue et nous l’avons encensé. La dialectique devrait nous permettre de transformer des points de vue antagonistes en une attitude partagée. Nous serions en mesure de réaliser le rêve totalitaire d’un monde où toutes les opinions seraient identiques, où il n’y aurait donc plus d’opinions dissidentes. L’Éden politiquement correct.

Mais l’animal politique démontre au contraire tous les jours son caractère d’animal polémique et son goût pour la dispute éristique. Dans la confrontation des convictions, la vérité d’un énoncé importe bien moins que ce qu’il révèle des prédilections du locuteur qu’il a l’intention de partager. Or, il n’est pas vérifiable qu’une préférence soit meilleure qu’une autre. Le vrai et le faux ne sont tout simplement pas l’objet des débats les plus virulents.

Mot ami ou mot ennemi ? Sur les champs de bataille du verbe, les pouvoirs exerceront naturellement une police du langage. Les mots sont des charges que les uns souhaitent voir exploser tandis que les autres voudraient les désamorcer. Quelques-uns n’ont plus droit de cité dans les discours.

Par exemple, plus personne ne s’étonne aujourd’hui qu’il soit interdit d’évoquer les races de l’espèce humaine. Aucun problème, cependant, pour utiliser ce mot afin de différencier des sous-groupes d’autres espèces. Tous les éleveurs parlent sans gêne aucune de leurs races de chiens, de chats, de chevaux ou de pigeons. Échapperions-nous à une règle universelle dans le monde animal ? Que les idéologues contemporains veuillent nous le faire croire est compréhensible. Qui souhaiterait la renaissance de dictatures utilisant les hiérarchies raciales pour justifier leurs brutalités ?

Autre exemple. L’anathème est aussi prononcé contre le mot de sélection. Là aussi, l’usage en est autorisé dans certains domaines mais pas dans d’autres. Il ne vous sera pas reproché de dire qu’une équipe cycliste a sélectionné ses coureurs, un club de football ses joueurs ou un jury les participantes à un concours de beauté. N’allez cependant pas proclamer tout haut que le baccalauréat devrait être plus sélectif ! Vous heurteriez de front les convictions des partisans de l’idéologie égalitariste.

Dans la fourmilière humaine, toute différence est devenue un épouvantail. Il faut reconnaître que, si petite que soit une disparité, génétique par exemple, elle peut avoir des conséquences énormes pour l’individu ! Entre l’enfant autiste et le surdoué, il n’y a que quelques fragments de chromosomes autrement pliés…

Le mythe d’une âme invisible et immatérielle est un merveilleux alibi camouflant les dissemblances tellement manifestes sur les corps. « Votre petit garçon n’est pas idiot, mais il n’étudie pas assez ! ». Et si, justement, il n’étudiait pas assez PARCE qu’il est idiot ? Descartes ayant réussi à imposer l’idée que l’âme est identique à la pensée consciente, il lui paraît inconcevable que Dieu nous ait distribué des âmes de qualités inégales. Aussi sommes-nous tous également doués du pouvoir de bien juger. « …la puissance de bien juger, et distinguer le vrai d’avec le faux, qui est proprement ce qu’on nomme le bon sens ou la raison, est naturellement égale en tous les hommes… »[1]. Magistrale erreur !

 

 



[1] DESCARTES, R., Discours de la méthode, 1637.